Jean-Claude Delgènes est le fondateur du cabinet Technologia. Il a géré de nombreuses crises suicidaires depuis une vingtaine d’années notamment au centre Renault, à la Poste et à France Télécom dont le procès s'ouvre ce lundi, dix ans après la vague de suicides dans cette entreprise.

Dans certaines entreprises, on a banalisé les actes suicidaires
Dans certaines entreprises, on a banalisé les actes suicidaires © Getty / Prasit photo

Jean-Claude Delgènes est convoqué comme témoin dans le procès France Télécom, qui débute lundi. Avec ses équipes, il est intervenu dans cette entreprise afin d'aider la direction et les salariés pendant la terrible vague de suicides au cours de laquelle 19 personnes se sont données la mort. À la même période, entre 2005 et 2009, une dizaine de salariés de Renault se sont suicidés. En 2012, c'est la Poste qui connaît, elle aussi, une vague de suicides parmi ses salariés. 

Rapidement, les syndicats de ces trois groupes ont pointé les méthodes managériales. Au moment de ces trois crises majeures, le cabinet de conseils Technologia est intervenu afin d'essayer d'aider la direction et les salariés à sortir de cette situation dramatiques. Dix ans après les suicides à France Télécom, Jean-Claude Delgènes, fondateur de ce cabinet, analyse pour France Inter ce qu'il a observé et les leçons à en retenir pour éviter à nouveau le pire.

FRANCE INTER - Avez-vous observé des changements majeurs dans la manière de diriger les entreprises avant ces crises suicidaires ?

JEAN-CLAUDE DELGÈNES - "Depuis une vingtaine d'années, les grandes entreprises françaises sont confrontées à l'accélération du changement et à des pressions plus importantes en matière d'exigences professionnelles. Cette nouvelle approche, je l'appelle la DPO, la "direction par objectif". Dans ce processus, on considère que l'entreprise a un objectif central qui est le fait de réaliser un bénéfice. Cette méthode a été importée des États-Unis au début des années 90. J'ai commencé à travailler sur des crises suicidaires, en France, à partir de 1997, avec son paroxysme en 2007. Ensuite, ça s'est un peu calmé pour reprendre aujourd'hui."

Est-ce que certaines méthodes managériales sont dangereuses pour les salariés ?

"La méthode varie d'une entreprise à une autre. Quand les exigences professionnelles sont démesurées et que, dans le même temps, les capacités managériales ne sont pas très affûtées, à un moment donné, ce que l'on constate c'est que cela se traduit par un système d’imposition de contraintes. Le travail est alors de plus en plus subi, de plus en plus sanctionné et le salarié peut alors être très mal."

Que s'est-il passé entre la vague de suicides à France Télécom et aujourd'hui ?

"Certaines entreprises françaises sont confrontées, aujourd'hui, au même type de situation sans évidemment que je puisse vous donner de noms. Ce qui change, c'est qu'on a banalisé les actes suicidaires. En 2006, 2007, 2009, on était sous le coup de la sidération autant nationale qu'internationale au moment des crises suicidaires dans les entreprises françaises. 

On parle beaucoup moins des crises suicidaires, qui, pourtant, demeurent assez présentes

Aujourd'hui, parce que les médias sont dans l'incapacité de parler de la prévention du suicide et parce que les grands groupes ont repris en main la communication relative à ce sujet, on parle beaucoup moins des crises suicidaires qui pourtant demeurent assez présentes. On l'observe y compris dans les services publics, à l’hôpital, chez les policiers, chez les agriculteurs... On a une situation où la 'présomption d'imputabilité professionnelle' est très présente."

On a trouvé des solutions, des outils pour analyser ces suicides au travail ?

"On n'a toujours pas de données fiables malgré la création de l'Observatoire du suicide en 2013. On a certes commencé à résorber notre retard en matière de statistiques, mais pas suffisamment. On ne connait toujours pas les relations entre passage à l'acte suicidaire et plan social ou perte d'emploi ! On ne connait pas le nombre de suicides que l'on peut imputer au travail en France chaque année."

Que gagneraient les entreprises à faire de la prévention avant une crise ?

"Des gains. En 2019, un acte suicidaire dans une entreprise coûte cher, notamment en assurance. Les entreprises doivent se mobiliser, y compris d'un point de vue financier. Cette seule logique financière ne suffit évidemment pas, mais même sur ce plan, les entreprises ont tout intérêt à mettre en place des plans de prévention du suicide."

On continue à gérer l'urgence. Il y a une crise, tout le monde se mobilise. Six mois plus tard, une autre vient chasser la première.

Ces suicides ont-ils changé quelque chose au fonctionnement des entreprises ?

"Les grandes entreprises ont compris que leur réputation pouvait être altérée et que les parts de marché pouvaient être remises en question par de telles pratiques managériales. Il y a eu une onde de choc avec ces vagues de suicides. Ce qui est regrettable, c'est qu'il n'y a pas eu de véritable mise à plat pour que l'organisation du travail, le management, produisent de la santé. On n'a toujours pas mis en place des plans de prévention qui pourraient s'appuyer sur les représentants du personnel. On continue à gérer l'urgence. Il y a une crise, tout le monde se mobilise. Six mois plus tard, une autre crise vient chasser la première et on se retrouve à gérer ce chaos perpétuel."

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