Le 26 mars dernier, un premier TGV médicalisé quittait la gare de Strasbourg pour mettre le cap vers l'Ouest de la France. A bord, vingt patients sévèrement malades du coronavirus, une trentaine de soignants et des agents de la SNCF. Objectif : soulager les hôpitaux saturés de l'Est de la France.

Le 3 mars 2020, un TGV médicalisé transfère des patients de la région Est vers la Nouvelle Aquitaine
Le 3 mars 2020, un TGV médicalisé transfère des patients de la région Est vers la Nouvelle Aquitaine © AFP / Laurent Perpigna Iban / Hans Lucas

Quand le téléphone sonne ce jour de mars dernier, Isabelle Kosala n'imagine pas l'aventure médicale qui attend son mari. André est atteint d'une forme sévère du coronavirus. A 70 ans, diabétique, cet habitant d'Ensisheim arrive en détresse respiratoire aux urgences de Mulhouse, le 13 mars. Il est vite intubé, plongé dans le coma en réanimation, transporté à Strasbourg. Isabelle Kosala raconte que les réanimateurs ont appelé en disant : "Votre mari est toujours dans le coma, ça va un peu mieux. Mais on manque de place , donc on va le transférer à Angers. Et on va faire ça... en TGV !"  Elle comprend vite qu'elle n'a pas tellement le choix.  

Ce mode de transfert n'a jusque là été testé qu'une fois en mai 2019, à l'initiative du professeur Carli, le chef du SAMU de Paris. Le dispositif est envisagé pour un événement - attentat, catastrophe - qui provoque un grand nombre de victimes. L'essai est plutôt probant.

Un an plus tard donc, au CHU d'Angers, le professeur Mercat, chef de la réanimation, propose de l'aide à son collègue de Mulhouse - son ancien élève, dont les services sont débordés, saturés même, par le nombre de cas graves atteints de Covid. L'opération de transfert est lancée, avec l'aval du ministère de la Santé. Le 26 mars, première européenne, le premier TGV médicalisé va relier Strasbourg à quatre villes des Pays de Loire : Angers, Le Mans, Nantes et La Roche sur Yon. A bord : 20 patients, dont André Kosala.  

Comme un vrai service de réanimation

Ce voyage, l'Alsacien n'en n'a aucun souvenir, lui qui était sous sédation comme tous les autres pour ne pas souffrir. Il n'a réalisé que bien après l'intendance que tout cela a demandé : "Waouh ! rigole t-il, c'était impressionnant. Quand on voit toutes les bouteilles d'oxygène, toutes les personnes qui soulèvent les brancards, pour les mettre à bord, c'est... waouh !" 

Et de fait : 200 bouteilles d'oxygène chargées à bord, des patients sur matelas coquille, installés dans les voitures à dos d'homme grâce à la protection civile. Une trentaine de soignants - anesthésistes réanimateurs, internes, infirmiers réanimateurs - sont venus la veille, des hôpitaux de l'ouest, pour installer leur matériel, dans cinq wagons (4 patients par voitures).  Emmanuel Samson, anesthésiste réanimateur au CHU d'Angers, se souvient : "Notre mission consistait à médicaliser 6 malades, il a donc fallu amener le matériel nécessaire de notre établissement (pousse-seringues, ventilateurs, respirateurs etc), pour que chaque SAMU puisse être autonome avec ses propres malades. Comme si nous étions dans un vrai service de réanimation". Le bas de la rame est réservé aux patients, isolés, car extrêmement chargés en virus. L’étage sert à l’infirmerie, la logistique et la salle de repos.  

La SNCF mobilise elle, deux cents agents pour adapter les rames, et en amont sur les voies, pour qu’aucun imprévu n’entrave le voyage, raconte Michaël Lemoine, conducteur lors du 2e transfert : "On essayait encore plus que d'habitude d'avoir une conduite souple, d'éviter de couper la traction, c'est à dire de couper l'accélération de la rame d'un coup sec, pour le confort de passagers fragiles. Des groupes électrogènes ont été emportés parce qu'il ne fallait aucune coupure d'électricité". Il faut dire que les rames fournissent de l'énergie pour des téléphones ou des ordinateurs, mais jamais pour du matériel médical lourd.

Après six heures de voyage, le train parti de Strasbourg vers 11 heures s'arrête en gare d'Angers. Dix patients sont débarqués, quatre transportés vers le CHU du Mans, et six vers celui d'Angers. Les dix patients restants seront débarqués à Nantes, et pris en charge par le CHU de Nantes et l’hôpital de La Roche sur Yon.

Arrivée de 10 patients atteints du COVID le 26 mars 2010 en gare d'Angers
Arrivée de 10 patients atteints du COVID le 26 mars 2010 en gare d'Angers © Radio France / Béatrice Dugué

André Kosala lui, arrive au service de réanimation d'Angers, où travaille Vanessa, infirmière de 31 ans. Elle réalise que les images qu'elle voit à la télé confirment que les malades arrivent.  Elle se souvient aussi parfaitement d'André Kosala : "Parce que c'était le premier vrai patient Covid que j'avais en charge. Après 12 heures de service, quand je me suis couchée, c'était horrible, j'avais encore le bruit des respirateurs, des pousse-seringues qui sonnaient en continu". Et puis l'état du patient - instable - nécessite de le mettre sur le ventre assez rapidement. La femme de l'Alsacien, Isabelle, réalise le lendemain, en prenant des nouvelles, que le voyage n'est peut être pas sans conséquences. Vanessa l'infirmière songe pour sa part à ses collègues de l'Est de la France, aux prises à des dizaines de malades de ce genre.

Un étonnant voyage

André Kosala s’est réveillé une dizaine de jours après, à 800km de chez lui. "Vous avez fait un voyage" lui glisse Vanessa. "On se demande ce qu’ils nous veulent ces gens là, qu’est-ce que je fais ici, où je suis ? On est comme ivre, on sait plus rien" témoigne t-il aujourd'hui. "Je savais que j'étais dans un hôpital, je savais qui j'étais, mais j'ai rêvé que j'avais un enfant de plus". 

André Kosala est désormais tiré d'affaire. Guéri du coronavirus il peut se promener avec son épouse.
André Kosala est désormais tiré d'affaire. Guéri du coronavirus il peut se promener avec son épouse. © Radio France / Béatrice Dugué

André Kosola a finalement quitté Angers le 22 avril, pour un centre de rééducation.en Alsace. Les ambulanciers qui l'ont raccompagné chez lui, lui ont dit en plaisantant qu'il avait meilleur mine qu'un mois avant. Cet habitant d'Ensisheim est rentré chez lui le 13 mai. Sa femme Isabelle ne sait pas dire si ce transfert lui a sauvé la vie. "Pour moi, dit-elle, c'était important quand même qu'il ait une place quelque part, parce qu'on entendait discuter à Mulhouse autour des âges prioritaires pour les soins, c'était inquiétant". 

Au total, dix TGV médicalisés ont transporté, entre le 26 mars et le 10 avril, 202 patients de l'Est et de Région Parisienne vers l'Ouest et le Sud Ouest. Le CHU d'Angers en a accueilli vingt-trois. Vingt ont pu rentrer chez eux, tirés d'affaire. Trois sont décédés.

"C’est une prouesse et c’est incroyable" s'exclame André Kosala. Il soupire :"On était dans les vapes, dans un autre monde. Et finalement on s’en est sorti."

Les services de réanimation ont  retrouvé du calme en France
Les services de réanimation ont retrouvé du calme en France © Radio France / Béatrice Dugué
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