Dans "Grand Bien Vous Fasse", la géopolitologue Virginie Raisson-Victor a exprimé ses craintes quant aux effets de la pandémie sur la société à moyen et à long terme, sur la façon dont nous allons tirer des leçons de la situation de confinement et la résurgence potentielle de nouvelles pandémies.

Pandémies : pourquoi "risque-t-on de voir l'épisode se répéter sous d'autres formes" ?
Pandémies : pourquoi "risque-t-on de voir l'épisode se répéter sous d'autres formes" ? © Getty / Fiordaliso

Virginie Raisson-Victor est chercheuse-analyste en relations internationales, spécialisée dans la géopolitique prospective, directrice du Laboratoire d'études prospectives et d'analyses cartographiques (LÉPAC). Grâce aux études qu'elle a menées dans le cadre de la prospective liées aux évolutions de la société, l'universitaire avait déjà parametré les variables et les constantes pour imaginer un scénario, telle que cette crise, possible : 

Les raisons de l'acceptation du confinement 

Parmi les nombreuses raisons qui ont conduit les Françaises et les Français à respecter spontanément la vie en confinement, la spécialiste en cite trois principales : 

La peur de la mort : puisque entre le décompte quotidien et le fait que le virus ait aussi touché des personnalités politiques et des acteurs célèbres, tout d'un coup la mort s'est rapprochée de nous, et c'est à partir de là qu'on a pris conscience qu'il fallait sauver des vies à tout prix, y compris au prix de renoncer à nos libertés ; 

La vie numérique dont on parle moins, mais on savait qu'on avait, dès le départ, la possibilité de poursuivre sa vie en ligne. Aujourd'hui, on peut faire du yoga en ligne, on peut assister à des concerts, on peut évidemment aller à l'école ou au travail en ligne et même faire des apéros avec des amis. Si le confinement a mis fin ou réduit nos mobilités, il n'a pas suspendu nos vies sociales. Cette possibilité de poursuite de vie sociale était évidemment extrêmement importante dans l'acceptabilité du confinement. 

L'absence de débat démocratique dans la prise de décision politique puisque comme c'était une urgence, on a été pris par surprise pour des raisons d'impréparation globale. Très vite le débat a été médicalisé, moralisé et l'état d'urgence sanitaire a été mis en place très rapidement. Ce qui fait que les arbitrages sur le confinement ont été faits de manière non contradictoire et par conséquent, cela facilite évidemment l'acceptation puisque il s'agit d'une obligation. 

Quand les analyses traduisaient déjà une crise possible 

Je l'avais déjà explorée ce potentiel scénario à l'occasion de la demande d'un laboratoire pharmaceutique suisse. J'avais dû élaborer un scénario en 2012 pour les aider à réfléchir sur leur stratégie. En paramétrant, par exemple, la déforestation liée à l'urbanisation, mais aussi l'augmentation de l'élevage intensif pour répondre à la demande de viande, on voyait bien que la proximité entre l'homme et l'animal augmentait et que, par conséquent, notre exposition à ce type d'épidémie augmentait aussi. 

Cette épidémie-là n'est pas du tout nouvelle dans l'Histoire

C'est une histoire de mutation, de bactéries et de virus venus des espèces animales. Mais il s'avère que cette exposition s'est accélérée par notre modèle d'urbanisation, de déforestation, notre modèle économique en général auquel s'ajoute évidemment la mondialisation, les transports, le tourisme qui accélère le phénomène pandémique, et qui nous oblige à réagir de plus en plus vite. 

Puis il y a aussi les enjeux liés au désinvestissement des systèmes de santé publique, des investissements dans la recherche menée sur les maladies infectieuses au profit des maladies neurodégénératives ou des cancers. 

Toutes les conditions étaient réunies pour que ce scénario dramatique ait lieu

Quels enseignements doit-on tirer de cette crise ?

Il est absolument important et indispensable que nous revenions à une vision complexe des choses. Nos sociétés, nos économies sont des systèmes très complexes et un système peut être extrêmement résilient ou, au contraire, extrêmement vulnérable. 

Le choix de nos modèles économiques, qui visent la performance ont accentué nos vulnérabilités, c'est ce que vient nous rappeler l'épidémie aujourd'hui. Par conséquent :

On risque très fortement de voir l'épisode sous d'autres natures se répéter et se multiplier

Il est vraiment indispensable aujourd'hui, aussi bien dans les enseignements que dans la gestion de crise, de réintroduire des gestions globales qui abordent le problème dans sa globalité et dans sa complexité : faire intervenir toutes les disciplines et tous les secteurs qui doivent être convoqués pour apporter des réponses

Faut-il croire à une prise de conscience après le confinement ?

Je fais partie des gens qui rêveraient que ça se fasse

J'espérais vraiment qu'un tel électrochoc pourrait déclencher une prise de conscience et une réaction très forte. 

Malheureusement, les signaux qu'on voit aujourd'hui ne sont pas très encourageants

Je pense que le monde ne sera pas forcément si différent que ça, quand bien même on réinvestirait les systèmes de santé publique et les maladies infectieuses. En dehors de ça, on voit bien que le report de la COP 26, les retards dans la mise en œuvre du "Green new deal", la réapparition des plastiques à usage unique ou les appels du Medef à mettre en place des moratoires sur les réformes qui mènent à la transition écologique, montrent qu'on est plutôt sur un modèle de relance économique très similaire au modèle qu'on connaissait avant et, par conséquent, avec une exposition et des risques qui sont tout à fait persistants

Je suis extrêmement frappée de voir que la réouverture des boutiques de Hermès ou de McDo, donne lieu à des queues interminables. Cela pose quand même des questions sur notre capacité à prendre de la distance par rapport aux causes complexes qui nous ont amenés à cette situation.

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