Le paléoanthropologue Pascal Picq est l'auteur de "Sapiens contre Sapiens". Il s'est demandé si notre espèce, "Homo sapiens", a toujours réussi à s'adapter aux conséquences de ses succès au gré des âges, à ses propres évolutions depuis la nuit des temps. Et qu'en est-il à l'heure du coronavirus ?

Le regard du paléoanthropologue Pascal Picq sur la crise du coronavirus
Le regard du paléoanthropologue Pascal Picq sur la crise du coronavirus © Maxppp / SUD OUEST

Au micro d'Ali Rebeihi, dans l'émission Grand Bien Vous Fasse, Pascal Picq a partagé son regard de paléoanthropologue quant à cette crise planétaire inédite depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale. Il explique ici en quoi, selon lui : 

Plus une espèce a rencontré de succès dans l'histoire, en matière d'évolution, plus elle doit s'adapter à ses propres conséquences.

L'homme victime de ses propres succès et évolution ? 

Pascal Picq : "C'est une des conséquences de l'évolution et des anthropologues, comme Claude Lévi-Strauss le disait : 

Nous sommes mis sur un pied d'égalité avec les espèces que nous continuons à exterminer.

Un énorme succès modifie l'environnement dans lequel on rencontre ce succès et, à partir d'un moment, sans tomber bien sûr dans des clichés qui font que la nature se venge, il est très clair que nous avons tellement modifié, depuis 60 ans, nos environnements, qu'ils sont en déséquilibre et que ces évolutions peuvent avoir des conséquences qu'on ne pouvait pas prévoir

Mais néanmoins, il est très clair que beaucoup de biologistes de l'évolution, dont je fais partie, étaient assez inquiets de cette mondialisation, notamment de la visite de lieux dans lesquels, d'une manière générale, les humains allaient très peu. 

Cela fait vingt ans qu'on se pose la question dans le domaine de l'étude des grands singes qui partagent les mêmes maladies que nous. Le coronavirus actuel, qui nous pose tellement de difficultés dramatiques, menace aussi les grands singes. Nous savions que ces contacts avec l'écotourisme, où des personnes se déplaçaient dans des régions où il y avait eu très peu d'humains jusqu'à présent, pouvaient être la source de l'émergence d'agents pathogènes qu'on pourrait difficilement contrôler. 

Le coronavirus fait partie de l'évolution, malheureusement.

De "la folie de notre économie" et "la détérioration de notre écosystème"

Pascal Picq : "Je suis un baby boomer et, en tant que tel, on avait l'espoir qu'il y aurait une génération, la mienne, qui ne connaîtrait ni guerre, ni épidémie majeure, ni catastrophe naturelle. Eh bien, on y est. 

Malheureusement, c'est une réflexion pour nous tous sur la condition humaine et nos actions.

Il y a deux questions qui se posent lors de la crise actuelle :

  • 1 - La folie de notre économie

... qui, curieusement, depuis deux ans, fait débat au sein du monde des entreprises qui se demandaient si elles pouvaient continuer comme cela. Le libéralisme économique a triomphé, mais ce libéralisme économique parlait d'écosystèmes. Ils se sont donc demandés : "Est-ce qu'on peut continuer avec des inégalités sociales et les conséquences sur l'environnement ?" Car, en effet, plus vous créez d'inégalités, plus ça coûte cher ! 

Ce virus est en train de frapper là où ça fait très mal.

Chez les personnes les plus fragiles. Là où il y a le plus d'inégalités sociales. Sur l'accès aux soins. 

On voit bien que le modèle européen (ou même français), qui peut être critiqué, a quand même un effet tampon qui nous permet de mieux absorber cela. Ce qui n'est pas le cas pour d'autres modèles. 

  • 2 - L'environnement, la détérioration de nos écosystèmes

Curieusement ce virus qui nous vient du milieu de la Chine, d'un seul coup est connecté au reste du monde. Voilà les conséquences de ce modèle. Depuis quelques temps, on a tendance à parler d'une "économie écosystémique", d'une économie circulaire, d'une économie des circuits courts. Il va falloir s'y orienter parce qu'on voit bien que : 

Ce virus met l'accent sur tous les excès qui nous coûtent déjà très cher, notamment en termes de vies humaines et de mal-être social.

"Les micro-organismes, les bactéries, les virus plus forts que l'homme ?"

Pascal Picq explique que l'un des enjeux "c'est que dans la nature, c'est la diversité qui gagne. Ces bactéries, ces virus ont la capacité de muter, de se transformer extrêmement rapidement, surtout les virus, qui restent encore assez mal connus.

Même si les connaissances progressent aussi vite et d'un seul coup, cela met en exergue la manière dont nos économies sont absolument incapables de contrer des réactions de la nature, même si nous sommes, en partie, en cause. 

Le managériat et la gestion, qui consistent à limiter au maximum les excès, les différences, les surplus (ce qu'on appelle le capitalisme managérial et gestionnaire) a complètement réduit les coûts, a tellement éliminé au maximum les surplus qui pourraient être utiles que, d'un seul coup, on se trouve complètement désemparés face à un changement. 

Il y a une leçon de l'évolution. À force de vouloir optimiser ce que nous sommes dans un monde donné, cela nuit à notre capacité de réagir dans un monde qui va être nouveau et qui va changer. 

C'est une véritable leçon pour nos gouvernements, pour nos différents modes d'optimisation qui, justement, en éliminant un petit peu nos surplus, nos richesses, nous mettent complètement dans l'incapacité de réagir face ce monde qui vient.

L'Homo Sapiens d'aujourd'hui est-il différent de celui d'hier ?

Pascal Picq : "Avant, les hommes faisaient des stocks et, nous, nous sommes dans une société où, d'un seul coup, on a oublié de produire et de créer soi-même pour ne devenir que des consommateurs. 

Tout ce dont on a besoin, on va le chercher au lieu de le réparer ou de le remplacer nous-même.

Depuis 30 ans, cette politique de consommation du "tout accessible immédiatement" et du "tout jeter et remplacer" nous amène dans cette crise où, d'une part, ça nous place dans la fragilité et où, d'autre part, ça nous met dans l'impossibilité de réagir. 

Réfléchir à nous-même et par rapport au monde, c'est quelque chose qu'on a perdu et qu'il faut qu'on redécouvre.

Aller plus loin

🎧 Grand Bien Vous Fasse- Le regard du paléoanthropologue, Pascal Picq, et quelques clés pour être bien chez soi.

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