Après l'agression d'une professeure dans un lycée à Créteil, les témoignages se multiplient sur Twitter. Face aux violences, physiques ou verbales, les enseignants évoquent le manque de soutien de leurs hiérarchies. Frédéric, prof de lycée témoigne pour France Inter.

C'est au lycée Branly qu'un élève a agressé une professeure la menaçant d'une arme factice.
C'est au lycée Branly qu'un élève a agressé une professeure la menaçant d'une arme factice. © AFP / Aurore Mesenge, Lise Bollot

Jeudi dernier, l’agression violente d'une professeure du lycée Branly à Créteil a suscité une vague d'indignation, jusqu'au ministre de l’Éducation nationale. Jean-Michel Blanquer a d'ailleurs condamné le geste de ce jeune homme de 15 ans qui a donc pointé une arme factice sur sa professeur jeudi dernier. 

Depuis sur Twitter, le hashtag #PasDeVague a suscité de nombreuses réactions. Les professeurs témoignent de cette violence, bien sûr, mais aussi du manque de soutien qu'ils ressentent de la part de leurs hiérarchies. Dans leurs récits, on perçoit la solitude et l'incompréhension. Lorsque ces professeurs alertent leurs directions, celles-ci tentent trop souvent, selon eux, de minimiser les faits ou de les mettre sous le tapis.

Visibrain, site d’analyse des réseaux sociaux, comptabilisait 35 000 tweets avec ce mot-clé, 24 heures après son apparition.  Il s'agit donc bel et bien d'un mouvement d'ampleur.

Frédéric, 40 ans, professeur de lycée, a tenu lui aussi à témoigner sur Twitter et sur France Inter :

Il a été agressé pour la première fois au tout début de sa carrière, il y a 15 ans : "C'était un lycée professionnel privé, sans doute le pire que j'ai connu". Dans cet établissement, enclavé au cœur d'une cité, des jeunes extérieurs au lycée tentent d'entrer pour dérober du matériel. Frédéric s'enferme avec ses élèves au moment de cette intrusion, mais l'un des malfaiteurs ferme une porte blindée sur sa main. Avec une fracture et une peur bleue, Frédéric est arrêté pendant un mois.

"Dans le privé c'est encore pire que dans le public, l'administration met ce genre de choses sous le tapis et ne prend même pas la peine de prévenir le rectorat" explique-t-il.

Entre 2003 et aujourd'hui, il passe par cinq établissements différents, avec à chaque fois le même constat : "Ces gamins sont le réceptacle de notre société, un révélateur. Ils subissent eux aussi les conséquences de ces actes, auprès de la justice notamment. Pour nous les profs, c'est difficile moralement, _il faut tenir mais c'est vrai que lorsque l'on touche à votre intégrité physique, vous passez un cap_". Il a d'ailleurs pensé à arrêter ce métier avant de décider de continuer. Tout ça "pour 2200 euros nets et 15 ans de carrière"

Témoigner, une réelle nécessité

"Quand vous êtes jeune prof, ça vous marque vraiment et c'est pour cette raison que ces témoignages sont importants", assure-t-il, même s'il regrette la récupération politique qui peut en être faite. "Que le Front national récupère le mouvement #PasDeVague, c'est horrible mais on doit dire ce que l'on vit"

Des épisodes violents, des gamins menaçants, il en a connu malheureusement souvent, "mais je n'en veux à personne". Le dernier épisode en date s'est soldé par une plainte : lors des oraux du bac dans son lycée, un élève à qui il demande d'utiliser un ton moins agressif lui dit "Ferme ta gueule, je vais t'arracher la tête et te tuer", sous le regard halluciné des autres candidats et d'autres professeurs.

"Une machine énorme où tout est fragile et compliqué"

"Mon proviseur n'avait pas fait ce qu'il fallait pour exclure réellement cet élève, qui avait pourtant déjà été viré deux fois", dont une pour avoir insulté le proviseur lui-même.

"Rien n'est simple", poursuit Frédéric. "Si vous virez un élève, il faut ensuite trouver un autre établissement... Il y a très rarement de mauvaise volonté, mais il y a une machine énorme où tout est fragile et compliqué."

Les parents, le rectorat, et tous ceux qui ont un rôle à jouer notamment au moment du conseil de discipline, "tout le monde va relativiser, les profs qui y siègent sont dans l’empathie et c'est normal. Par ailleurs, on a tendance à penser qu'il vaut mieux qui soit dedans que dehors. L'Éducation nationale est un tampon."

"La vie en collectivité, ça marche parfois"

Frédéric a peu goûté la réaction du ministre de l’Éducation nationale Jean-Michel Blanquer. "Dire que c'est la faute des téléphones portables... Il n'a pas honte de dire un truc pareil ?", s'énerve l’enseignant.

Aujourd'hui, Frédéric est heureux du lieu où il enseigne, paisiblement, dans une matière qu'il aime et avec des élèves issus de tous milieux et de toutes origines : "La vie en collectivité, je vous assure que ça marche"

En 15 ans, il observe que rien n'a changé. "Face aux élèves et à leurs difficultés, on est seul. La solitude fait partie intégrante de notre métier et il faut savoir la gérer. C'est le plus dur mais c'est nécessaire, sinon, on sombre."

Un autre professeur, Guillaume qui travaille dans un collège a  lui aussi twitté son désarroi. Il exerce dans un établissement situé en réseau d'éducation prioritaire. Il a livré son témoignage à Sonia Bourhan :

"On a eu une collègue qui a été poussée et pour laquelle il ne s'est pas passé grand chose. C'est une stratégie de l’évitement finalement. La direction des établissements attend que le temps passe. Dès qu'on prononce le mot "conseil de discipline, rien que sanction", à un chef d'établissement, il se met en opposition face à l'enseignant à savoir moins il y en a mieux c'est. Chaque année, on a droit à "le nombre de conseil de discipline à baisser, le nombre de sanctions à baisser, le collège va mieux, tout se passe de mieux en mieux. Tant qu'il y aura des consignes, peut être du ministère vers le rectorat, du rectorat vers les chefs d'établissements et des chefs d'établissements vers les enseignants, à savoir moins on fait de vague mieux c'est pour tout le monde. Sauf pour les élèves, car c'est pas leur rendre service que de faire croire qu'on peut insulter un adulte sans qu'il ne se passe rien. Cette parole est solidaire est un peu tardive. Moi ca fait 5 ans que j'enseigne et 5 ans que c'est la même chose."

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