Avec les scandales alimentaires qui se multiplient, notre confiance dans le système alimentaire est mise à mal. Le bio semble fiable, mais peut-on vraiment lui faire confiance ? Manger bio, est-ce bon pour la santé ? Et pour la planète ?

Comment faire, au mieux, pour manger sain ?
Comment faire, au mieux, pour manger sain ? © Getty / MattoMatteo

Le journaliste et chroniqueur Frédéric Denhez s'est lancé dans une vaste enquête et fait paraître Acheter bio ? aux éditions Albin Michel. Invité sur notre antenne, il a présenté quelques résultats de son enquête.

Le bio est-il digne de confiance ?

Manger bio ne veut pas nécessairement dire "manger sain". Frédéric Denhez rappelle que la question de la qualité de notre alimentation est avant tout celle de notre régime alimentaire et de notre mode de vie : "caricaturalement, si on passe de produits ultra transformés normaux à des produits ultra transformés bio, on ne va pas gagner grand chose, en terme de sucre, en terme de gras, etc." 

Le journaliste nuance tout de même : "les produits ultra transformés bio doivent être composés de moins de 7 à 8 ingrédients et avec une liste d'additifs beaucoup plus faibles que celle de produits conventionnels".

Rappel : "bio" ne veut pas dire "sans pesticides"

Contrairement à une idée reçue sur le sujet, certains pesticides sont autorisés en agriculture bio : seuls les "pesticides de synthèse" (qui ne sont pas d'origine naturelle) sont interdits. 

À noter que l'origine naturelle ou non du pesticide n'indique pas s'il est dangereux ou non, que ce soit pour la santé ou pour l'environnement… La commission européenne s'interroge par exemple sur la suppression de certains produits utilisables en bio, par exemple le cuivre- ou l'huile de neem… Frédéric Denhez pointe du doigt l'huile de neem (un arbuste africain) : "Son tableau éco-toxicologique est assez redoutable. Effectivement, si on respecte tout, ce n'est pas très toxique, mais les clients du bio vont-ils comprendre ça alors même qu'on leur présente toute forme de pesticide comme un ennemi de notre santé ?"

Le bio à l'heure de la mondialisation

Frédéric Denhez résume :

Il faut savoir pourquoi on achète bio.

  • Pour sa santé ? 

"Oui, a priori" les produits sont plutôt fiables selon Frédéric Denhez. [ 🎧 Ecouter aussi Dominique Dupagne sur le caractère cancérigène du glyphosate.]

  • Pour sauver la planète ?

Frédéric Denhez : "Là, la promesse n'est pas du tout garantie". 

Il explique : "L'agriculture bio, dans sa philosophie, est effectivement une démarche foncièrement politique qui préserve toute cette chaîne alimentaire qui va du producteur au consommateur. Mais en réalité, à part dans des pays comme la France, l'Allemagne, le Nord de l'Italie... dans plein d'autres pays (comme en Europe de l'Est), vous avez des champs de patates bio qui font 40 km de long sur 10 de large. Il y a quelque chose qui ne va pas !" 

Guillaume Meurice s'est rendu aux vœux de la FNSEA, le syndicat agricole qui défend l'agriculture industrielle :

Frédéric Denhez : "On laboure n'importe comment, on utilise des travailleurs clandestins. Les champs sont tellement longs qu'il ne peut pas y avoir un seul insecte qui vient vous bouffer vos limaces. Oui, on est sur le bio réduit par la directive et la charte européennes à l'absence de pesticides de synthèse mais on n'est plus dans la philosophie de l'agriculture bio, celle de Nature et progrès, de Demeter par exemple, qui adossent à ça le respect des sols, la taille des parcelles, le respect des haies, des zones humides, le bien être animal, etc".

L'idéal pour avoir confiance ce que l'on mange : cultiver ses légumes soi-même…
L'idéal pour avoir confiance ce que l'on mange : cultiver ses légumes soi-même… © Getty / Tom Werner

Où trouver ses légumes en confiance ?

  • Au jardin

C'est l'idéal. "C'est ce qu'il faut faire", estime Frédéric Denhez "mais on n'en a pas forcément la place". Par ailleurs, c'est du boulot.

  • Acheter local

"On a besoin de retrouver un peu de bon sens en connaissant les gens qui nous nourrissent" estime Frédéric Denhez. "Ce qui apparaît, c'est que le système alimentaire est une boîte noire, et quoiqu'on en dise derrière la course aux labels, en fait il y a une quête de confiance". Il cite ce que les anthropologues appellent "le syndrome du boucher" : après la crise de la vache folle, la seule personne en qui les consommateurs ont eu confiance, c'est le boucher : 

C'est la logique du circuit court : j'achète les yeux dans les yeux avec quelqu'un qui de toutes façon sera bien obligé de ne pas me mentir.

  • Le label AB

Un label "digne de confiance" selon Frédéric Denhez. "Ça coûte très cher aux agriculteurs de passer au bio. Et si jamais il y a la moindre trace de pesticide lors d'un contrôle, ils peuvent se faire retirer la certification".

  • Les produits bio de la grande distribution

Les rayons des produits biologiques sont de plus en plus fournis dans les supermarchés. Les produits y sont aujourd'hui plutôt fiables, mais pour combien de temps ? Frédéric Denhez s'inquiète d'une industrialisation du bio. "Il faut se rendre compte qu'aujourd'hui le "bio" est devenu un business mondial : rien qu'en France, il pèse près de 7 milliards d'euros".

Le journaliste souligne aussi : "La grande distribution est en train de phagocyter ce qui devait la menacer. Dans sa philosophie, l'agriculture biologique est un ennemi mortel pour la grande distribution parce qu'elle impose les circuits courts. La grande distribution aujourd'hui a laissé s'installer le bio pour attirer à elle une nouvelle clientèle (caricaturalement : les jeunes parents). Elle a créé et aidé des filières mais aujourd'hui elle les tient, parce que ces filières qu'elle a créé/aidé de toutes pièces ne peuvent plus assez fournir. Donc aujourd'hui, la formation des prix qui était aux mains des agriculteurs bio est en train de repasser dans les mains de la grande distribution, afin que les clients qui la fuient aujourd'hui y demeurent". 

  • Et le greenwashing des multinationales ?

Dans le documentaire L'Illusion verte (actuellement au cinéma), on apprend que le pétrolier Shell fait de la pub pour des éoliennes, que Coca-Cola (qui assèche des puits dans des pays en développement) prétend jouer le rôle du gardien de l'eau potable, qu'Unilever se revendique comme la plus grande ONG du monde… 

Pour Frédéric Denhez, les seuls recours qui fonctionnent bien, ce sont le Name and Shame sur les réseaux sociaux et le geste du consommateur. "Le bon côté des choses", souligne-t-il, "c'est que si ces boîtes pluri-milliardaires font du greenwashing, c'est qu'elles se sentent bien obligées de le faire. C'est qu'il y a donc une lame de fond qui est en train de les pousser à le faire".

Le produit bio d'ici et d'ailleurs est-il le même ?

Clairement, ce n'est pas le cas. Selon Frédéric Denhez, on peut faire confiance aux produits venant de France, d'Allemagne, d'Autriche, du Nord de l'Italie : "globalement les agriculteurs qui passent au bio travaillent correctement, ce sont des agro-agriculteurs". 

Le bio venant d'ailleurs est moins fiable - "d'autant plus", estime-t-il, "que pour nourrir la grande distribution qui est en train de bouffer le marché, il va falloir produire et là les critères écologiques risquent de disparaître".

Aller plus loin

📖 Lire l'enquête de Frédéric Denhez, Acheter bio ?, parue aux éditions Albin Michel.

► voir le documentaire de Werner Boothe L'Illusion verte (avec Manu Payet). Sortie le 13 février 2019.

🎧 Ecouter Frédéric Denhez au micro de Mathieu Vidard dans La Tête au carré 

🎧 Trop bio pour être honnête ? Aujourd'hui on se demande si le bio est vraiment bio, si le commerce équitable est vraiment équitable et si l'éco-responsable est vraiment responsable. A l'heure où les certifications pour différents labels fleurissent, les doutes bourgeonnent : débat au Nouveau Rendez-Vous autours de Laurent Goumarre

🎧 Frédéric Denhez intervient régulièrement comme chroniqueur dans CO2 mon amour, l'émission dédiée à la nature et à l'environnement présentée par Denis Cheissoux (le samedi de 14h à 15h)

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