Denis Podalydès est un acteur immense : je l’ai vu sur la scène du Palais des Papes d’Avignon jouer Richard II. J’ai préféré laisser passer un peu de temps pour en parler. Peut-être parce que j’étais triste de cette représentation un peu ratée dont j’attendais tant. Qu’elle me ramène par exemple au temps du Palais de Vitez, de Chéreau et de quelques autres. Mais non, ce n’était pas vraiment cela. Il manquait cette impression de cohérence et de cohésion qui faisait le prix de ces mises en scènes-là. Comme si, à travers elles, on nous expliquait le monde tout entier. Comme si Chéreau, Vitez, Vincent, Lavaudant, Llorca et quelques autres se démenaient pour nous tendre des miroirs plus ou moins sympathiques. Comme s’ils nous révélaient à nous-mêmes à travers Claudel ou Shakespeare. Cette incroyable magie n’était pas au rendez-vous l’autre soir dans la Cour d'Honneur, même si la traduction de Frédéric Boyer (lisible chez P.O.L.) donnait à entendre le texte de façon très claire, immédiate, presque trop d’ailleurs. Un texte dont on aurait enlevé la poésie. Et c’est cela que Podalydès injectait, soit dit en passant. Une poésie. La sienne forcément. L’incroyable poésie de donner vie, corps et âme à ce roi qui ne veut et ne peut plus l’être. C’est une fausse pièce politique et un vrai poème sur ce qu’il en est de nous si faibles, si petits, si impuissants face à ce que l’on attend de nous tous les jours. Podalydès ce soir-là était comme un frère en humanité, c’est à dire en dérision. En cela, il planait au-dessus d’une distribution tellement flottante (même l’habituellement impeccable Nathalie Richard.. c’est dire !), il nous parlait directemernt sans intermédiaire comme délivré des pesanteurs du jeu et de la comédie. Peut-être comme un torero seul sait et peut le faire. L’arène d’Avignon suffisait à cette émotion. Podalydès a combattu seul dans un mano a mano avec lui-même, nous laissant sidéré par tant de complexités et de subtilités. Avec des passes dont on ne connaissait même pas le nom. Avec ce sentiment qu’il jouait ce soir-là sa vie et qu’il la remettrait en cause le lendemain soir avec en plus les caméras de France 2 ! Je n’aime pas cette idée d’un acteur-roi (ici, sans jeu de mot), je ne l’aime pas car elle dévalorise la place du metteur en scène, elle la relativise, alors même que c’est ce qui fait le prix d’une nouvelle représentation : sa relecture par un « auteur », sinon autant relire la pièce chez soi en se faisant son casting idéal dans la tête ! Seulement voilà, Podalydès fait sa mise en scène. Sa présence est telle qu’il devient à lui tout seul lecture et interprétation, mise en scène et mise à mort. En revenant d’Avignon, on est passé à deux pas du château bourguignon de Villemolin, soit le château où fut tourné le brillant « Mystère de la chambre à jaune « de Bruno et avec Denis Podalydès. Hasard des routes et des trajectoires. Mais « le petit bout de ma raison » me dit que cette proximité n’était pas si hasardeuse que cela. De Joseph Rouletabille à Richard d’Angleterre, il n’existait à ce jour aucun point commun. Désormais, il s’appelle Denis Podalydès. Et peut-être le roi savait-il qu’un jour il deviendrait un détective futé par la grâce de la littérature populaire, du cinématographe et d’un acteur littéralement habité par la grâce.

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