L'annonce d'un live de Samuel Etienne avec le Premier ministre Jean Castex dimanche a créé un vif débat sur la question politique dans les "streams" de la plateforme Twitch. "Une partie de la communauté voit d'un mauvais œil l'arrivée des médias et des politiques", confirme le streamer politique Jean Massiet.

Depuis cinq ans, Jean Massiet parle politique sur Twitch. Lui aussi avait du faire face à quelques critiques, comme Samuel Etienne aujourd'hui.
Depuis cinq ans, Jean Massiet parle politique sur Twitch. Lui aussi avait du faire face à quelques critiques, comme Samuel Etienne aujourd'hui. © Capture d'écran Twitch

Des jeux vidéo à la politique. Au grand dam des utilisateurs qui pour certains regrettent le temps d'un espace non partisan, la plateforme de streaming vidéo Twitch s'est politisée ces derniers mois et ces dernières semaines. Jean-Luc Mélenchon l'an dernier, BFMTV ce mois-ci et désormais Samuel Etienne qui rencontre un véritable succès, avec sa revue de presse quotidienne, "La matinée est tienne", et plus récemment avec un échange à bâtons rompus avec François Hollande, lundi.    

Dans la foulée, le journaliste qui officie également sur la chaîne franceinfo tous les matins et sur France 3 pour "Questions pour un champion", a annoncé qu'il recevrait Jean Castex, dimanche à 18 heures, pour un échange informel. Une initiative que des membres de la communauté Twitch ont vivement critiquée, jugeant que cela risquait de "pourrir" l'ambiance de la plateforme, de la transformer en outil de communication. .

Pour Samuel Etienne, Twitch "est un espace de liberté" et "peut être un outil de dialogue, d'échanges, de débats". De son côté, l'enroutage de Jean Castex a assuré qu'en s'exprimant sur Twich, le Premier ministre désirais "créer un espace de discussion privilégié avec une communauté avec laquelle on n'a pas l'opportunité de dialoguer". Streamer politique depuis cinq ans sur Twitch, créateur de la chaîne Accropolis, Jean Massiet nous éclaire sur cette polémique. 

FRANCE INTER : Pourquoi l'invitation de Jean Castex sur la chaîne de Samuel Etienne agite-t-elle la communauté de "streamers" et de "viewers" ? 

JEAN MASSIET : "Une partie de la communauté Twitch voit d'un mauvais œil l'arrivée des grands médias et des grands politiques. Il y a parfois un sentiment d'aigreur à voir une plateforme très spécifique, historiquement liée aux jeux vidéo, très communautaire, très bienveillante, un peu pollué par des contenus, par des personnalités que l'on connait déjà, que l'on voit ailleurs et qu'on ne veut pas particulièrement voir sur Twitch. Si vous rajoutez à cela l'ingrédient particulier qu'est la politique et le fait que le Premier ministre en exercice vienne s'exprimer sur la plateforme, vous avez un cocktail explosif." 

Samuel Etienne est une personnalité du monde de la télé, présente la matinale de franceinfo (canal 27). Il y a un certain flou sur son statut de citoyen-journaliste sur la plateforme, sur le fait qu'il reçoive des politiques chez lui. Ces paramètres entretiennent-ils ce débat ? 

"Samuel Etienne a une position ambivalente parce qu'il vient de la télé et des médias traditionnels mais, pour autant, a particulièrement bien réussi son arrivée sur Twitch. Au mois de décembre et au mois de janvier, il a commencé avec une revue de presse le matin qui a beaucoup plu à la plateforme. Parce qu'il avait une posture très bienveillante, très ouverte, pas du tout péremptoire ou hautaine, ce qui l'a rendu très apprécié. Le dispositif qu'il met en place, le fait d'inviter le Premier ministre seul chez lui, c'est à lui de l'expliquer et de le défendre. 

Globalement, il trouve très intéressant de permettre à un public de poser directement des questions à un chef de gouvernement. Il n'a pas tort, c'est une occasion rare qu'il offre. Mais ce n'est pas une interview politique, il ne prépare pas de questions, c'est un échange direct. D'ailleurs, toutes les questions, sans concession, c'est ce que dit Samuel Etienne, seront posées, y compris celles qui fâchent. Pour autant, cela soulève aussi des questions de la part de personnes qui s'interrogent sur le risque de complaisance que ça peut représenter. Peut-être que la vérité est entre les deux, mais c'est vrai que c'est assez iconoclaste, un Premier ministre qui va venir échanger directement avec un chat."

Finalement, il se pose en interface entre la plateforme et une personnalité politique ? 

"Je dirais même entre les jeunes et les personnalités politiques ! En faisant ça, il comble un vide et répond à un besoin. Ce besoin de dialogue entre des mondes qui ne se comprennent pas. On ne peut pas dire que Jean Castex soit la personne la plus en phase avec la jeunesse de ce pays. On ne peut pas dire que les jeunes soient une population très en phase avec le personnel politique dans son ensemble."

Les critiques ne viennent-elles pas aussi de l'opportunisme dont l'exécutif fait preuve en essayant de s'immiscer sur Twitch ? 

"Bien entendu, il y a là un dispositif de com' politique qui est criant, qui est évident. On le sait, on le voit. Et d'ailleurs, le gouvernement s'en cache à peine. Ça aussi, ça fait grincer des dents. Vous savez, sur Twitch, ce qui est très valorisé par le public, c'est la sincérité. Et il n'y a rien de plus insincère qu'un politique qui fait de la com'. Il y a donc aussi ça qui énerve beaucoup certains membres de la plateforme : de voir une opération de communication gouvernementale à peine voilée se dérouler sous leurs yeux, sur une plateforme sur laquelle c'est exactement l'inverse que l'on valorise d'habitude."

Il faut souligner que Twitch, ces derniers mois, a énormément évolué et que l'importance du sujet politique dans les streams fait partie de ces changements... 

"Absolument. Twitch est une plateforme qui, historiquement, était plutôt dédiée aux jeux vidéo et à l'e-sport, même si quelques contenus de création, par exemple d'artistes ou de sportifs, avaient émergé ces dernières années. On a eu un énorme boom au moment du confinement puisque partout en Europe, et a fortiori en France, des gens avaient du temps devant eux et ont commencé à regarder ou à produire des streams. Le contenu sur la plateforme a donc beaucoup évolué et la politique est arrivée là dedans pour plusieurs raisons. D'une part, par des personnes qui, comme moi, veulent apporter à un public différent, qui n'a pas l'habitude de l'actualité politique. Et aussi parce que les jeunes, qui sont dans une situation politique particulière avec la crise du Covid, sont nombreux sur Twitch. Cela a rendu possible l'émergence d'un traitement de la politique sur Twitch."

La politique a donc sa place sur Twitch, vous n'allez pas dire le contraire ? 

"Oui, la politique a sa place sur Twitch. Ce n'est pas une plateforme extérieure au monde, elle est au cœur de la société. Les jeunes qui peuplent la plateforme de Twitch sont au cœur de notre monde. Elle a donc sa place, mais peut-être pas n'importe comment. Pour autant, je trouve ça très enthousiasmant, ce que fait Samuel Etienne et l'innovation qu'il apporte. Ce qu'il faut éviter, je suppose, c'est que les politiques viennent  dans une logique de communication verticale descendante. Ce qu'il faut valoriser, c'est le dialogue, l'écoute, plus que les messages à faire passer."