Devant la Conférence des Évêques réunis à Lourdes, le président de la Commission Indépendante sur les abus sexuels dans l'Église doit dresser ce jeudi le bilan du travail effectué par son équipe. Un "travail colossal" loin d'être achevé, explique Jean-Marc Sauvé, chargé de faire la lumière sur 70 ans d'abus sexuels.

La Commission Indépendante sur les Abus Sexuels dans l'Église dresse un premier bilan du travail en trois axes mené par les vingt-deux membres de son équipe
La Commission Indépendante sur les Abus Sexuels dans l'Église dresse un premier bilan du travail en trois axes mené par les vingt-deux membres de son équipe © Maxppp / AltoPress

Après une forte pression des victimes, la Conférence des Évêques de France avait voté en novembre 2018 la création d'une commission indépendante chargée de faire un état des lieux des abus sexuels commis au sein de l'Eglise catholique française depuis 70 ans et de mettre au jour les mécanismes qui ont permis que ces abus durent pendant si longtemps. 

Un an après, Jean-Marc Sauvé, le président de cette Commission Indépendante sur les Abus Sexuels dans l'Eglise (CIASE), installée en février 2019 et dont le programme de travail a été rendu public en juin, fait un premier bilan du travail en trois axes mené par les vingt-deux membres de son équipe : appel à témoignages, inventaire, écoute des victimes. 

Appel à témoins : des hommes, âgés, habitant de grandes métropoles

C'est la fédération France-Victimes qui est chargée de gérer la plateforme d'écoute des témoins. Les répondants (professionnels) ont eu une formation complémentaire afin de mieux connaître les traumatismes spécifiques liés aux abus sexuels dans l’enfance, ainsi que l’organisation de l’Église pour ne pas fausser la parole des personnes. 

À ce stade, ce sont plus de 2 500 appels (ainsi que courriers et mails) qui ont été reçus, émanant de toutes les générations. Il s'agit très massivement de personnes abusées pendant leur enfance ou leur adolescence, bien qu'il y ait également quelques majeurs, souvent vulnérables. Une fois le premier témoignage recueilli, la CIASE propose de répondre à un questionnaire plus poussé d'une quarantaine de questions, comportant également des espaces d'expression libre. Plus de 800 formulaires très documentés ont ainsi été renvoyés à la Commission. 

"Ces chiffres semblent élevés, mais c'est en fait très peu", analyse Jean-Marc Sauvé. "Il faut avoir en tête la période concernée (70 ans), et l'importance de la population française qui a été en rapport étroit, à un moment donné, avec l'Eglise catholique (catéchisme, enseignement scolaire suivi dans un établissement religieux, ou inscription dans un mouvement de jeunesse catholique comme les scouts)". 

Plus de 60% des témoins qui se sont manifestés jusque là sont des hommes. "Si les appels correspondaient à la prévalence des abus sexuels, on devrait en avoir encore plus, ce qui signifie, en creux, que la parole se libère plus chez les femmes", explique Jean-Marc Sauvé. Autre caractéristique des témoins : ils ont un certain âge. 85% des appels émanent de personnes qui sont âgées de 50 ans et plus (et dans ces 85%, plus d'un tiers est âgé d'au moins 70 ans). Enfin, les témoins appellent plus souvent des métropoles que des zones rurales, ainsi que des régions où l’influence de l’Eglise catholique est importante, comme le Grand Ouest. 

Afin de continuer à relayer son appel à témoin, la CIASE va lancer fin novembre un "tour de France" à la rencontre des victimes, et du grand public, en commençant par les plus grandes métropoles. À l’occasion de ces déplacements, des victimes qui ne peuvent pas se rendre à Paris, souvent pour des questions d’âge, seront auditionnées.

Inventaire inédit des archives ecclésiastiques et civiles

C'est une première, et les victimes qui avaient déjà pris la parole le réclamaient : l'inventaire des archives de l'Église a été entamé le 31 mai. Jean-Marc Sauvé a demandé aux supérieurs majeurs des congrégations religieuses et aux évêques, de faire le point, décennie par décennie, sur les abus commis : nombre de prêtres abuseurs dont les archives portent la trace, nombre de victimes, manière dont les affaires ont été traitées. 

À ce stade, plus de 85% des diocèses ont répondu (un peu moins pour les congrégations). Les résultats sont assez inégaux, détaille le président de la CIASE : "Nous recevons des réponses avec inscrit 'néant, néant, néant' pour chacune des décennies. Dans d’autres cas, les réponses sont extrêmement précises et donnent des indicateurs quantitatifs, complétés de remarques qui viennent nourrir notre travail".

Une fois cet inventaire terminé, l’équipe de recherche de la commission va se rendre sur place pour fouiller dans les archives de 15 à 20 diocèses, "là où les archives sont les plus consistantes et significatives, ou bien là où il n’y a rien alors qu’il y a par ailleurs beaucoup de témoignages". En parallèle est aussi en cours un inventaire des archives nationales civiles. La CIASE est ainsi en contact avec le ministère de la Justice pour faire l’inventaire des affaires encore présentes dans les archives des tribunaux. 

"C'est un travail colossal. Nous avons deux ans pour le mener, quand dix n'y suffiraient pas". Jean-Marc Sauvé

Écouter des victimes, qui se sont parfois tues pendant plus de 60 ans

Ce qui marque pour l'instant Jean-Marc Sauvé, ce n'est pas le nombre des abus, mais la gravité des séquelles qu'ils ont laissé : "Pour moi qui n‘était pas familier de ces questions, c’est une découverte stupéfiante, et un travail éprouvant dont il est impossible de ressortir indemne". Ces auditions, menées pour l'instant à Paris, durent au minimum deux heures, parfois plus, et racontent des abus sexuels, mais aussi spirituels. "C'est de l'abus au carré : il porte sur l'intimité totale de la personne, dans son esprit et dans son corps". Certains victimes ont été abusées il y a parfois des décennies et n'en avaient parlé à personne. Leur première prise de parole est pour la CIASE. "Nous représentons pour les elles un groupe de personnes indépendantes, impartiales, de bonne volonté, prêtes à tout écouter et tout entendre, sans préjugé. Nous inspirons une certains confiance, et nous devons en être digne" reconnaît Jean-Marc Sauvé, qui a signalé jusque là une quinzaine de dossiers à la justice. 

La CIASE, qui doit rendre ses conclusions fin 2020, devra également faire un travail d’évaluation des mesures prises par l’Église catholique depuis 2000 pour faire face aux abus, et donner des préconisations. "Ce rendez-vous doit impérativement être réussi" conclut Jean-Marc Sauvé. 

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