Ce vendredi matin, le Premier ministre a annoncé une très forte hausse des actes antisémites depuis le début de l'année 2018, après deux années de baisse. Mais cette donnée est, en réalité, plus difficile à quantifier qu'on le pense.

Une marche blanche après le meurtre de Mireille Knoll, en mars dernier, ici à Strasbourg.
Une marche blanche après le meurtre de Mireille Knoll, en mars dernier, ici à Strasbourg. © Maxppp / Dominique GUTEKUNST/PHOTOPQR/L'ALSACE

Une hausse de 69% des actes antisémites sur les neuf premiers mois de l'année 2018 : c'est ce qu'a souligné le Premier ministre Edouard Philippe ce vendredi matin, dans une tribune publiée sur Facebook. "Nous sommes très loin d'en avoir fini avec l'antisémitisme", écrit-il dans ce billet, publié à l'occasion des 80 ans de la Nuit de cristal, menée par les nazis contre les Juifs en Allemagne la nuit du 9 au 10 novembre 1938.

Ce vendredi sur France Inter, le président du CRIF (Conseil représentatif des institutions juives de France) Francis Kalifat se disait inquiet d'un "développement de l'antisémitisme du quotidien". "Cela a des conséquences fortes sur les Français juifs qui vivent dans ces quartiers difficiles en périphérie des grandes villes ou dans les grandes villes", explique-t-il, avançant que "les Français juifs représentent à peine 1% de la population globale de notre pays et concentrent à eux seuls plus de 50% des violences racistes". 

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Francis Kalifat : "Ces chiffres traduisent un développement de l'antisémitisme du quotidien"

Par Yann Gallic

"Actions" et "menaces"

Peut-on réellement avancer une telle proportion ? Et d'où viennent les chiffres avancés par le Premier ministre ? En France, le suivi de l'évolution des actes racistes dépend du SCRT, le Service central du renseignement territorial. Depuis 2008, c'est ce service, dépendant du ministère de l'Intérieur, qui compose des synthèses chiffrées sur les "actions" (comme les homicides, les attentats et tentatives d'attentats) d'une part, et les "menaces" (propos, gestes menaçants, tracts, lettres de menace). 

Ainsi, au cours des neuf premiers mois de l'année, 385 actes antisémites ont d'ores et déjà été recensés. Dans les deux tiers des cas, il s'agit de menaces et pour le tiers restant, il s'agit d'actions, essentiellement des dégradations physiques ou des dégradations matérielles. Le chiffre repart donc à la hausse. Depuis 2016, ces actes étaient en recul dans leur globalité mais le SCRT notait une hausse des actions (par opposition aux menaces). 

Des chiffres non exhaustifs

Les données chiffrées sur le nombre de dépôts de plaintes sont croisées par le SCRT avec des signalements transmis à la fois par le Service de protection de la communauté juive (SCPJ) et le Conseil français du culte musulman (CFCM). Problème : dans ses instructions au SCRT, le ministère de l'Intérieur, d'après Le Monde, dit craindre un manque "de clarté ou de concordance avec les contours des infractions pertinentes". D'autant plus qu'il est difficile d'établir clairement la proportion entre les actes islamophobes et antisémites : le CFCM n'est impliqué dans ce dispositif que depuis 2010 mais "sa pleine effectivité reste encore à parfaire pour que les données recueillies soient les plus représentatives possibles", selon la Commission nationale consultative des droits de l'homme. 

En outre, ces chiffres ne sont pas exhaustifs : ils ne prennent pas en compte, notamment, les contenus antisémites sur Internet. Le gouvernement a d'ailleurs prévu de modifier la loi dès l'an prochain, pour renforcer la lutte contre la prolifération de ces contenus. 

Enfin, Francis Kalifat dit-il vrai quand il affirme que les Français juifs "représentent à peine 1% de la population globale de notre pays" ? Le recensement officiel de l'Insee n'inclut aucune statistique d'ordre religieux. Et les quelques études menées sur la question avancent une proportion largement moins élevée : cela va de 125 000 à 478 000 juifs d'une étude à l'autre, toujours selon Le Monde, soit entre 0,2% et 0,7% de la population totale en France.

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