C’est étonnant tout de même : si l’on écoute comme on nous parle, par moment on nous dit "jeune femme" pour une femme de 42 ans, tandis que l’on dit "homme" pour un jeune homme de 21 ans… "La jeune femme" de 42 ans, c’était – souvenez-vous, la joggeuse assassinée dans un bois fin septembre. "L’homme" de 21 ans, c’était – la semaine dernière, un conducteur sans permis qui a tué un gendarme dans un accident. Deux faits divers tragiques d’où découle cette question, bien légère j’en conviens : pourquoi, dans les journaux, la joggeuse de 42 ans a eu droit à l’adjectif "jeune" alors que le garçon de 21 ans, pourtant deux fois plus jeune, en a été privé ? Première hypothèse : c’est parce que la joggeuse était sportive et jolie. On a vu sa photo dans la presse : elle s’appelait Marie-Christine et elle était jolie... Sport, jeunesse et beauté vont de pair, on nous le rabâche sans arrêt. Pour être beau, faut être jeune. Pour rester jeune, faut faire du sport. Comme elle était sportive et jolie, on a donc dit "jeune femme"... Mais rien ne dit que le jeune homme de 21 ans n’était pas lui aussi sportif et joli... L’explication ne suffit pas. Deuxième hypothèse : si l’on a dit "jeune femme" pour la joggeuse, c’est parce que dans les médias, on a toujours tendance à insister sur la jeunesse des femmes. Y compris quand elles ne sont plus toutes jeunes… Il suffit de penser aux actrices. Même pour les plus âgées on entend parfois "Mademoiselle"... On ne dit pas : "La vieille Jeanne Moreau s’est encore fourvoyée dans une daubasse". On dit : "Mademoiselle Moreau donne toute sa fraîcheur à son nouveau film". Mais la joggeuse n’était pas une actrice, elle a juste eu le malheur de croiser un criminel récidiviste... Et finalement l’explication est sans doute là. Troisième hypothèse : en fait, ce sont les circonstances qui font que l’on accole ou pas l’adjectif "jeune" à celui ou celle dont on parle. La joggeuse de 42 ans n’était plus vraiment une "jeune" femme, mais elle a été tuée. C’est une victime. Le conducteur de 21 ans était un "jeune" homme, mais il a tué. Il a fait une victime. Si l’on précise "jeune homme" pour le conducteur qui a fauché un gendarme, on peut paraître l’excuser, sous-entendre une erreur de jeunesse, mais en parlant d’un homme, on le met d’emblée face à ses responsabilités, on insinue précisément qu'il a perdu l'innocence de la jeunesse... A l’inverse, avec la joggeuse, dont on a eu de cesse de rappeler la jeunesse, on insiste sur l’horreur et l’injustice du crime. Ça ajoute au sensationnel... Parce qu’évidemment plus on est jeune et plus c’est injuste de mourir. En accordant à tel ou tel et en refusant à tel autre l’attribut de la jeunesse, les journalistes, à leur manière, jouent donc les justiciers. Ça fonctionne pour les faits divers. C’est différent en politique, où l'adjectif souligne plutôt le manque d’expérience et là, je veux parler bien sûr du très jeune Jean Sarkozy. Chronique (Gimmick) du 22/10/09 dans "Comme on nous parle"

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