Pour la première fois, des salariés de Google vont lancer un syndicat, ont annoncé leurs porte-paroles lundi, fait rarissime parmi les entreprises de la Silicon Valley. Le syndicat promet aussi de réfléchir aux questions d'éthique qu'inspire la technologie. Mais il n'est pas encore accepté par la direction.

Les bureaux de Google à Manhattan, à New-York
Les bureaux de Google à Manhattan, à New-York © Getty / SPENCER PLATT / GETTY IMAGES NORTH AMERICA

C'est un fait rarissime parmi les entreprises innovantes de la Silicon Valley : chez Google, il y a désormais un syndicat. Des salariés de l'entreprise, et de sa maison mère, Alphabet, ont annoncé lundi, dans une tribune publiée dans le New York Times, le lancement d'une organisation syndicale. La co-fondatrice et le co-fondateur, Parul Koul et Chewy Shaw, sont suivis par quelque 226 salariés, qui ont fait part de leur intention de rejoindre le syndicat.

L'aboutissement de longues luttes entre la direction et les salariés

L'événement qui a directement conduit à la fondation de ce syndicat, c'est le renvoi, début décembre dernier, de Timnit Gebru : cette chercheuse noire, co-fondatrice d'un groupe de recherche nommé "Black in AI", qui travaillait pour Google sur les questions d'éthique liées à l'Intelligence artificielle, a vu sa "démission acceptée"... alors qu'elle ne l'avait pas posée. L'ex-salarié a demandé des explications, mais explique qu'auparavant, elle s'était plainte dans un groupe interne du fait que Google "réduise au silence les voix marginalisées", relate Le Monde. Elle avait également affirmé avoir reçu l'ordre de retirer un article scientifique expliquant comment une IA pouvait imiter des propos haineux ou biaisés. Selon les créateurs du syndicat :

"Ce licenciement a suscité l'indignation chez beaucoup d'entre nous, notamment chez les Noirs et les Hispaniques, qui sont bouleversés par les actions de l'entreprise et n'ont pas d'assurance sur leur avenir chez Google."

Si le licenciement de Timnit Gebru est la "goutte d'eau" qui a déclenché la fondation du syndicat, de nombreuses luttes entre Google et ses salariés avaient eu lieu ces derniers mois. Dès 2018, des salariés avaient demandé par pétition que Google quitte un programme de recherche du Pentagone. Et la même année, les primes de licenciement accordées à deux employés accusés de harcèlement sexuel avaient suscité de vives critiques au sein de l'entreprise. Dans leur tribune, les fondateurs expliquent aussi leur souci de "mettre fin aux disparités injustes entre les TVCs (les intérimaires et contractuels) et les FTEs (les employés à temps plein)".

Une situation presque unique chez les salariés des entreprises de la tech américaine

Ce qui rend la création de ce syndicat si singulière, c'est que celui-ci est l'un des tout premiers chez les grands fleurons de la tech américaine, qui se targuent d'offrir à leurs employés des conditions de rémunération et de travail exceptionnelles. Aux États-Unis, pas de syndicat chez Apple – exceptée une maigre tentative d'un employé des Apple Store au début des années 2010 – ni Microsoft. Ce mouvement syndical chez Google accompagne celui d'une autre entreprise, Amazon, où des salariés tentent de plus en plus d'attirer l'attention sur leurs conditions de travail, notamment dans les entrepôts destinés aux livraisons.

Un syndicat qui dépasse le cadre de l'entreprise pour aborder des réflexions d'éthique

L'émergence de ce syndicat se fait dans un contexte social américain marqué par les mouvements Black Lives Matter, et, avant lui, #MeToo. Ainsi, dans la tribune des deux co-fondateurs, il est question de "créer un processus démocratique pour les salariés afin qu'ils puissent y exercer leur pouvoir, promouvoir la justice sociale, économique et environnementale" mais surtout lancer des pistes de réflexion sur l'éthique des nouvelles technologies, et de l'intelligence artificielle en particulier.

"La devise de l'entreprise est "Don't be evil" [qui peut se traduire par "Ne soyez pas malveillants", NDLR], nous voulons suivre cette devise", expliquent les créateurs du syndicat. Ironie du sort, l'an dernier, la firme avait licencié quatre employés qui, selon leurs dires, avaient critiqué des pratiques qu'ils estimaient aller à l'encontre du "Don't be evil" – Google avait de son côté affirmé que les salariés en question avaient consulté des documents internes qui ne les concernaient pas. À cette époque, un collectif de salariés avait accusé l'entreprise de mener une "chasse aux syndicats"

Une légitimité pas encore acquise auprès de Google

Chez Google, la réaction est plutôt tiède : "Bien évidemment que nos employés ont des droits que nous soutenons. Mais comme nous l'avons toujours fait, nous continuerons à discuter directement avec tous nos salariés", a déclaré Kara Silverstein, l'une des dirigeantes de Google. L'entreprise propose en effet des temps de discussion avec la hiérarchie pour faire remonter des idées ou des revendications. Mais des salariés ont déploré que ces réunions hebdomadaires soient devenues mensuelles.

Pour l'heure, ce syndicat n'a aucune valeur légale au sein des instances de Google, et n'est pas habilité à négocier des accords avec la direction. Pour que celui-ci soit retenu, il doit faire l'objet d'un vote, qui ne sera organisé que si 30% des salariés affirment être intéressés par la création d'un syndicat. Et entretemps, l'initiative ne doit pas être torpillée par la direction : les grandes entreprises font parfois appel à de grands cabinets d'avocats pour tenter de faire échouer ces tentatives.