Avec près de la moitié de la population hostile à l'idée de se faire vacciner contre la Covid-19, la France est l'un des pays qui compte le plus d'anti-vaccin. Interview croisée de Antoine Bristielle, professeur agrégé de sciences sociales, et Rudy Reichstadt, directeur de Conspiracy Watch sur le profil des anti-vax.

Rudy Reichstadt, à gauche, est directeur de Conspiracy Watch et Antoine Bristielle, à droite, est professeur agrégé de sciences sociales.
Rudy Reichstadt, à gauche, est directeur de Conspiracy Watch et Antoine Bristielle, à droite, est professeur agrégé de sciences sociales. © France Inter

En France, les anti-vaccin ont le vent en poupe. Et l'annonce la semaine dernière du laboratoire Pfizer, qui affirme avoir mis au point un vaccin à 90% efficace contre la Covid-19, ne change rien à cette défiance. Pire : elle semble alimenter certaines thèses complotistes, alors que la deuxième vague de l'épidémie touche de plein fouet le pays. Qui sont ces anti-vaccin ? Et quelles sont les causes de ce rejet ? Entretien croisé avec deux spécialiste de la question : Antoine Bristielle, professeur agrégé de sciences sociales, expert associé à la Fondation Jean-Jaurès et Rudy Reichstadt, directeur de Conspiracy Watch. 

FRANCE INTER : Les études montrent que les Français sont réticents à se faire vacciner. Quelle est l'ampleur du phénomène ?

ANTOINE BRISTIELLE : "La France est un pays historiquement extrêmement anti-vaccin. On voit que globalement 42% de la population refuserait de se faire vacciner s’il y avait un jour un vaccin disponible contre la Covid, selon une étude de la fondation Jean-Jaurès. Deux raisons principales. La première, c’est de dire que l’on doute de l’efficacité du vaccin, que l’on n’aura pas suffisamment de recul par rapport au vaccin parce que le délai est trop court. La seconde raison est assez similaire : ce sont des personnes qui ont peur des effets indésirables."

"L'anti-vaccination est une 'maladie' de pays riches et développés"

RUDY REICHSTADT : "Il y a plusieurs facteurs historiques qui expliquent cette défiance anti-vaccinale. C'est sans doute lié à des ratés en matière de politique vaccinale. Quelque chose de moins conjoncturel, aussi, à savoir que l'anti-vaccination est une 'maladie' de pays riches et développés où, précisément, la couverture vaccinale est suffisamment élevée pour qu'un certain nombre de maladies, qui sont justement prévenues ou en tout cas empêchées grâce à la vaccination, aient cessé de circuler. L'idée que la vaccination est un mal pire que la maladie qu'elle prétend prévenir s'y s'installe plus facilement. Parce que, d'une certaine manière, les épidémies ne font plus peur parce qu'elles ne font plus de morts."

Est-ce que vous avez des indications sur le profil de ces anti-vaccins ? Leur âge ? Leur sexe ? Leur éducation ?

ANTOINE BRISTIELLE : "Pour les anti-vaccin, on se rend compte que plus l’âge augmente, plus l’acceptation de la vaccination va être importante. On remarque également un effet de sexe : les femmes refusent davantage la vaccination que les hommes. On n’a pas forcément de différence en termes de catégorie socio-professionnelle, ce n’est pas un facteur extrêmement influent. En revanche, on a un facteur de positionnement politique : que ce soit les électeurs de Jean-Luc Mélenchon, de Marine Le Pen, de Nicolas Dupont-Aignan ou de François Asselineau, ce sont des électorats qui vont être beaucoup plus anti-vaccin."

RUDY REICHSTADT : "Il est globalement compliqué de faire un vrai portrait robot de l'anti-vaccination. Beaucoup de gens peuvent être happés par cette idée-là, quel que soit leur milieu social. Mais surtout, ce thème touche des gens qui ne sont pas nécessairement embarqués dans une vision conspirationniste du monde. Inversement, les théories du complot qui y sont associés touchent un public beaucoup plus large. D'autant que la vaccination touche à la santé, l'intime, donc à des questions qui renvoient à la vie et la mort.  

Refuser le vaccin, c’est aussi lié à une méfiance vis-à-vis de la parole des autorités ?

RUDY REICHSTADT : "Oui, cela se manifeste par une grande défiance contre le gouvernement, les autorités sanitaires et la science en général. Tout ce petit monde est accusé, globalement, d'être compromis dans un grand complot politico-industriel, à la solde de 'Big Pharma'. Nous avions testé cette idée et plus de 40% des Français considéraient qu'il y avait un complot pour cacher aux gens la nocivité des vaccins."

ANTOINE BRISTIELLE : "On se rend compte qu’en France on a un gros problème de confiance dans les institutions politiques, et aussi un problème de confiance dans les institutions médicales, qui a été la résultante de la crise du Covid. Des controverses scientifiques ont été largement mises en scène dans les médias et ont entraîné depuis le mois de mars une baisse de la confiance dans les scientifiques. La défiance structurale dans les institutions politiques, additionnée à une baisse de la confiance dans les institutions scientifiques, fait qu’à l’heure actuelle énormément de personnes déclarent refuser de se faire vacciner contre la Covid."

Comment ce discours est-il relayé ? 

RUDY REICHSTADT : "Ce discours de défiance anti-vaccinale est relayé par des responsables politiques, des essayistes, des intellectuels. On pense, par exemple, dans la sphère politique, à l'eurodéputé EELV Michèle Rivasi qui, plusieurs fois et encore récemment, s'est illustrée avec des propos très critiques sur les vaccins et sur l'idée que la balance bénéfice-risque est défavorable aux vaccins. Elle s'est compromise d'ailleurs avec des personnalités qui sont des anti-vaccins notoires, des vrais activistes contre la vaccination et qui relayent des fake news et des théories du complot sur le sujet. Il y a aussi des 'vieux clients' (Christian Tal Shaller, Jean-Jacques Crèvecoeur), des complotistes radicaux qui soutiennent, depuis longtemps, des thèses complètement farfelues sur les vaccins."

Les anti-vaccins ont leurs réseaux, ça passe notamment par Facebook ?

ANTOINE BRISTIELLE : "Oui, et ce qui est intéressant, c’est que certains groupes pro-Raoult se sont transformés en groupes anti-vaccination. On a aussi certains groupes qui sont globalement contre les mesures sanitaires, qui étaient contre les masques, et qui émettent maintenant un petit laïus contre le vaccin. Après, sur les nouveaux groupes anti-vaccination spécialement liés au Covid, on voit que c’est un phénomène qui commence à apparaître, mais les chiffres ne sont pas trop impressionnants."

Et sur YouTube, y-a-t-il des chaînes anti-vaccin ?

ANTOINE BRISTIELLE : "Des youtubeurs anti-vaccin sont extrêmement influents. Thierry Casasnovas, la chaîne de Jean-Jacques Crèvecoeur aussi, qui a finalement été supprimée, la chaîne de Silvano Trotta… Ce sont des chaînes qui ont un nombre d’abonnés très conséquent. Par exemple, la chaîne de Thierry Casasnovas a davantage d’abonnés que la chaîne de Mediapart ou la chaîne du Parisien. Ça montre qu’on est sur une audience assez importante. 

"On se rend compte que depuis le début de l’année, les chaînes anti-vaccin ont gagné plusieurs centaines de milliers d’abonnés." 

RUDY REICHSTADT : "Oui, plus récemment, un nombre important de youtubeurs ou d'influenceurs sont venus creuser ce sillon de la défiance anti-vaccinale. Un personnage comme Silvano Trotta n'est absolument pas connu du grand public, mais connaît un certain succès en nous expliquant que la vaccination servirait en réalité à nous pucer. Mais on parle là de vidéos qui font des dizaines, des centaines de milliers de vues, avec parfois des millions de vues pour certaines d'entre elles, avec des gens qui sont à priori pas compétents."

Cette défiance envers les vaccins se recoupe-t-elle avec d’autres scepticismes ?

ANTOINE BRISTIELLE : "On se rend compte que la thèse complotiste la plus partagée, c’est le fait qu’il y aurait une conspiration entre l’industrie pharmaceutique et le gouvernement pour cacher la réalité sur la nocivité des vaccins. Derrière ça, on voit qu’il y a une vraie corrélation entre l’adhésion à cette thèse et l’adhésion à l’ensemble des thèses conspirationnistes : l’existence des Illuminati, le fait qu’il existerait un grand remplacement… Toutes ces théories conspirationnistes traditionnelles sont liées au rejet des vaccins par une partie de la population."

Que démontre le succès documentaire Hold-Up, qui dénonce un "complot mondial", réalisé grâce à un financement participatif ?

ANTOINE BRISTIELLE : "D’abord, qu’il y a une perméabilité d’un nombre assez important de la population à ces théories. Des figures publiques, comme Sophie Marceau, ont relayé le documentaire et sur Facebook, beaucoup de personnes ont vu ne serait-ce que des extraits. La deuxième chose que cela montre, c’est le pouvoir des réseaux sociaux, qui permettent notamment de relayer les appels aux dons pour financer ce type de projet. On voit qu’après la diffusion, les plateformes se sont un peu désolidarisées du film. Mais le documentaire continue de tourner par d’autres moyens. Il y a en fait tellement de moyens de diffuser aujourd’hui ce documentaire que la modération sur les réseaux traditionnels n’est plus réellement efficace. Et ça peut même être contre-productif, car accréditer pour certains la thèse qu’il y aurait une censure de leur parole."

RUDY REICHSTADT : "C'est la preuve d'un excellent business plan et d'une communication très bien pensée puisque les réalisateurs ont réussi à lever une somme considérable pour, à la fin, un documentaire de piètre qualité. Ce qui, soit dit en passant, interroge sur le modèle économique de ces sites. Mais si les gens sont prêts à donner de l'argent pour entendre ce genre de propos, c'est qu'il y a une demande sociale. Je pense que il faut considérer qu'il y a toute une partie du public qui est demandeuse, qui est cliente de ce genre de contenu. Il y a des raisons psychologiques, des biais cognitifs : on sait par exemple que l'anxiété est un facteur d'adhésion qui facilite l'adhésion à ces théories. Mais il y a aussi, évidemment, la variable des sympathies politiques, idéologiques qui joue à plein."

Enquête sur la galaxie des anti-vaccins

 

Ce contenu n'est pas ouvert aux commentaires.