Les ayants-droits de Hergé ont décidé d'attaquer systématiquement en justice les artistes qui s'avisent de représenter Tintin dans une œuvre. Dernière affaire en date : Peppone, un artiste marseillais, condamné jeudi à verser plus de 100.000 euros à la société Moulinsart, chargée de gérer l'héritage du dessinateur.

L'artiste Peppone et son buste de Tintin, La Roque d'Anthéron, 13 avril 2021
L'artiste Peppone et son buste de Tintin, La Roque d'Anthéron, 13 avril 2021 © AFP / Christophe Simon

Peppone, alias Christophe Tixier, ne s'attendait pas, en s'inspirant de Tintin, provoquer l'ire de ceux qui veillent depuis des décennies sur l'œuvre monumentale d'Hergé. Cet artiste marseillais de 45 ans, qui sculpte des figures populaires du cartoon et de la bande-dessinée (comme Snoopy, Mickey, Betty Boop ou Idefix) s'est aussi attaqué au personnage du vaillant petit journaliste, pour en faire des dizaines de bustes, recouverts des vignettes Panini tirées de la collection paternelle, avant d'être immédiatement poursuivi pour contrefaçon par Moulinsart, la société des ayants droits du dessinateur belge. 

Jeudi, ce dernier a été condamné par le tribunal de Marseille à verser plus de 100.000 euros de dommages et intérêts à Moulinsart pour "contrefaçon", la justice l'interdisant au passage de commercialiser ces œuvres. Il a d'ailleurs indiqué, par la voix de son avocate, qu'il ferait appel de ce jugement. 

Hergé, unique père de Tintin ?

À l'audience le 15 avril, les avocates de l'artiste, installé à Aix-en-Provence, avaient tenté d'instiller le doute sur la paternité de Tintin en produisant des dessins de l'illustrateur Benjamin Rabier qui, dans un album de 1898, racontait les histoires de "Tintin-Lutin", un personnage vêtu d'un pantalon de golf et d'une houppette.Mais "le personnage de Tintin, créé par Hergé (...) est une œuvre originale au sens du code de la propriété intellectuelle", a jugé le tribunal dans sa décision. 

Pour afficher ce contenu Instagram, vous devez accepter les cookies Réseaux Sociaux.

Ces cookies permettent de partager ou réagir directement sur les réseaux sociaux auxquels vous êtes connectés ou d'intégrer du contenu initialement posté sur ces réseaux sociaux. Ils permettent aussi aux réseaux sociaux d'utiliser vos visites sur nos sites et applications à des fins de personnalisation et de ciblage publicitaire.
Gérer mes choix

Un mois plus tôt, le 10 mai, la même société s'est pourtant vue déboutée de sa plainte contre un autre artiste, un peintre breton qui a détourné l'univers d'Edouard Hopper pour y glisser Tintin. Moulinsart, là encore, attaquait pour "contrefaçon" et "atteinte au droit moral" d'Hergé, mettant en avant "l'érotisation supposée" du personnage de BD : le tribunal de Rennes a finalement reconnu "l'exception de parodie" et "l'intention humoristique" du peintre breton Xavier Marabout, à qui, dans ce cas-là, la société belge a dû verser près de 30 000 euros.

Pour afficher ce contenu Twitter, vous devez accepter les cookies Réseaux Sociaux.

Ces cookies permettent de partager ou réagir directement sur les réseaux sociaux auxquels vous êtes connectés ou d'intégrer du contenu initialement posté sur ces réseaux sociaux. Ils permettent aussi aux réseaux sociaux d'utiliser vos visites sur nos sites et applications à des fins de personnalisation et de ciblage publicitaire.
Gérer mes choix

Stratégie intraitable de protection des droits

La société Moulinsart ne goute pourtant pas "l'intention humoristique" de ces œuvres. À sa tête, Nick Rodwell, 68 ans, ex-assistant d'Hergé et désormais l'époux de sa veuve Fanny, a développé une stratégie assez agressive de protection des droits de l'œuvre

Depuis 30 ans, il a ainsi créé des précédents : l'interdiction, pour le centre belge de la BD, d'utiliser une effigie en carton de la fusée de "On a marché sur la lune", la fermeture de site de fans de Tintin ou encore la condamnation d'un auteur de polar qui avait détourné des vignettes issues de la BD pour une couverture de livre. Même la Cité internationale de la BD, à Angoulême, a renoncé, après des échanges houleux et "agressifs", à monter une saison entière consacrée à Hergé. 

C'est que Nick Rodwell n'a pas peur de ferrailler : c'est peu de dire que l'anglais, ex-gérant d'un magasin de produits dérivés de BD, ne rallie pas tous les suffrages chez les fans de Tintin, après avoir invectivé des journalistes par voie de blog et tenu à distance les amateurs ou tous ceux qui peuvent se revendiquer comme spécialiste tintinophile.

"J'estime que je n'ai pas besoin des hommages des autres artistes pour faire vivre l'œuvre d'Hergé" (Nick Rodwell à France Culture)

Nick Rodwell visite la chambre "Tintin", à l'hotel Amigo de Bruxelles, le 10 juin 2021
Nick Rodwell visite la chambre "Tintin", à l'hotel Amigo de Bruxelles, le 10 juin 2021 © AFP / HATIM KAGHAT / BELGA MAG / Belga

Un livre pour s'expliquer

Nick Rodwell se réserve le droit de rester le 'canal historique' de la diffusion patrimoniale des dessins d'Hergé, et voudrait donner sa version des faits avec la parution d'un livre prévu l'année prochaine, dont le titre serait déjà un indice : "Trust but verify" (référence à "Faite confiance mais vérifiez", phrase attribuée au président Reagan lors de la signature du traité nucléaire avec son homonyme russe Mikhaïl Gorbatchev). 

Plus qu'une oeuvre, Rodwell assume de considérer Tintin comme une marque à protéger. Et ne recule pas devant une stratégie à (très) long terme : alors que les droits de la saga entière de Tintin devraient basculer dans le domaine public au 1er janvier 2054 (date à laquelle Nick Rodwell approcherait le centenaire), ce dernier dit déjà "réfléchir" à un moyen de repousser l'échéance... et, avec elle, la durée du précieux copyright.