Les premières victimes survivantes du Bataclan ont témoigné à la barre. Certaines blessées, d'autres traumatisées. Toutes ont raconté l'horreur de cet attentat qui a fait 90 morts et des centaines de blessés.

Au Procès du 13-Novembre, Cédric, victime au Bataclan.
Au Procès du 13-Novembre, Cédric, victime au Bataclan. © Radio France / Valentin Pasquier

Ils sont les premiers à venir raconter l’horreur du Bataclan. Les premiers des plus de deux cents personnes qui doivent se succéder à la barre de la salle d’audience. Les premiers à raconter l’arrivée du commando des trois terroristes, les tirs dès l’arrivée devant la salle de concert. Clarisse, 24 ans en 2015, est l’une des premières à les percevoir. Cette “fan inconditionnelle de rock” est venue au concert avec sa meilleure amie et “une fiole de whisky passée sous le manteau”. “Système D des étudiants", explique-t-elle, pour éviter les “pintes un peu chères du Bataclan”. Mais très vite, elles sont “à sec”. Alors Clarisse se faufile dans la fosse et rejoint le vestiaire pour "aller acheter des canettes à la supérette du coin". C’est là qu’elle entend d’abord “un son déchirant”, puis croise le regard du videur. Et comprend que “la mort est là”. 

Ils tirent une, deux trois, quatre fois. Ils sont juste là. 

Les trois terroristes entrent dans la salle. Jean-Marc, 40 ans aujourd'hui, venu du Havre avec des amis, qui s'apprête à sortir fumer une cigarette, se retrouve nez à nez avec eux. "J'ai aperçu des flammes sortir de leurs armes. Je les ai vus tirer sur tout le public. J'ai vu des personnes autour de moi recevoir des balles. Tous les gens se sont mis à hurler." Irmine, 55 ans aujourd'hui, et son ami Fabian se tiennent tout près du bar. Elle entend très vite “un homme d'une voix juvénile, sans accent crier : "la France n'a rien à faire en Syrie, puis quelque chose en arabe, peut-être Allah Akbar”. Le cri suivant est celui d’un spectateur : “Ils rechargent, c’est le moment de partir”. Irmine s’apprête à fuir avec d’autres. Mais elle voit les jambes, l’imperméable de Fabian “et sa tête méconnaissable. Il y avait du sang partout." Elle pleure douloureusement. "_J'essaie de le tirer une fois, deux fois. Je n'y arrive pas. Je ne veux pas le laisser là. Mais je pense à mon mari, mes enfants. Et je sor_s."

Bruno à la barre, victime au Bataclan.
Bruno à la barre, victime au Bataclan. © Radio France / Valentin Pasquier

A l'étage, Edith, 43 ans, s'est réfugiée sur le balcon, en position foetale, auprès d'un inconnu. Elle entend elle aussi les revendications des terroristes : "_ils déclamaient leur texte sans conviction, de manière monocorde. Je me disais : les mecs ils sont en train de nous tuer et ils ne croient même pas en leur laïus. Je les trouvais nuls. Nul_s." Elle entend aussi les tirs, d'abord rapides. "Puis le coup à coup démarre. Un pleur, un tir. Un cri, un tir. Un téléphone qui sonne, un tir. Une supplication, un tir. Il n'y a aucun moyen de s'en sortir."

Cyrille, victime du Bataclan et directeur technique de la salle de spectacle.
Cyrille, victime du Bataclan et directeur technique de la salle de spectacle. © Radio France / Valentin Pasquier

Des images "gravées dans mes rétines"

Jean-Marc, lui est "face contre terre, complètement impuissant, à ne pas savoir quoi faire, à se demander si on allait se prendre la prochaine balle ou pas, soulagé de ne pas être la cible suivante, sachant que c'était au détriment de quelqu'un d'autre." Cédric reste d'ailleurs traumatisé par ce spectateur qu'il a entendu mourir "s'étouffer dans son sang", ces autres en train d'agoniser "et qui me regardaient". "Alors j'ai essayé de fusionner avec le sol." 

Clarisse, qui était dans le vestiaire au début de l'attaque et est rentrée à nouveau dans la salle, juste avant les assaillants. Elle court à travers la fosse, bouscule des spectateurs, renverse des bières, veut avertir que “ça tire”, “mais je ne suis pas sûre que le son sort de ma bouche”. La jeune femme parvient à fuir la fosse, se réfugie dans “une vieille loge en placoplâtre : on est piégés, je me dis : quelle mort de merde dans une vieille loge. Alors, elle grimpe sur les toilettes, défonce le faux-plafond. Et grimpe. “J'enlève de la laine de verre, il y a des fils électriques. J’aide quelques personnes à monter”. Elle finit par se réfugier dans une bouche d’aération. Un homme s’y trouve déjà. "Il avait l'âge de mon père, il s'appelait Patrick. Et je lui ai demandé : quand ils arriveront, est-ce que tu peux me serrer fort dans tes bras?" Les terroristes n’arriveront jamais jusqu’à leur cachette. Même les policiers de la BRI mettront plus d’une heure à les retrouver. “Vous avez conscience que vous avez aidé beaucoup de personnes à s'en sortir? Il y a des gens comme vous qui ont sauvé beaucoup beaucoup de personnes. Je tenais à vous le dire.

Clarisse était au Bataclan lors des attentats du 13 novembre 2015.
Clarisse était au Bataclan lors des attentats du 13 novembre 2015. © Radio France / Valentin Pasquier

Et puis, il y a l’après. Les images qui restent, d’abord. “Le volume des cadavres, tous ces corps enchevêtrés, c'est effroyable, c'est gravé dans mes rétines pour le restant de mes jours”, raconte Edith, réfugiée au balcon et qui doit repasser par la fosse lorsque les forces de l’ordre viennent la libérer, “on essaie de les enjamber mais parfois on leur marche dessus”. Les questions :  

Je me demande ce qu'il s'est passé chez les assassins qui sont là pour qu'ils tirent sur des innocents, s'il s'est passé quelque chose dans leur enfance.

Irmine se tourne vers le box. "Parce que les gens sur lesquels ils tirent ce sont des vrais gens." Pour Jean-Marc, c’est “pourquoi on a été pris pour cibles ? Pourquoi ces personnes ont fait ça? De ces questionnements découle de la colère.” L’après 13-Novembre, ce sont aussi les cicatrices “de peau, de cœur et d’âme”, énumère Irmine. “Ça a été pensé pour laisser des traces indélébiles”, ajoute Jean-Marc, d'une voix marquée par l'émotion et la tristesse. 

Emilie, victime du Bataclan, à la barre, le 6 octobre 2021.
Emilie, victime du Bataclan, à la barre, le 6 octobre 2021. © Radio France / Valentin Pasquier

L’après 13-Novembre, c’est le sentiment de culpabilité, partagé par tous les survivants venus témoigner à la barre. C’est enfin le syndrome de stress post-traumatique. "Il a fallu que je me rende compte que ça dégradait beaucoup de choses autour de moi, mes relations amicales, sentimentales, pour que je réalise qu'il fallait que je fasse un travail” confie Jean-Marc. L'impossibilité de prendre les transports, de se retrouver dans une foule. Les troubles cognitifs, "je suis incapable de trier quand je travaille. Tout est embrouillé dans ma tête. Parfois je ne comprends pas ce qu'on me dit, je ne comprends pas une phrase simple. J'oublie tout", confie Emilie, docteur en biochimie. Pour Edith, c'est l'incapacité d'aller "au cinéma avec ma fille, je lui ai menti sur le fait que j'ai vu son spectacle de fin d'année. Parce que je ne pouvais pas rentrer." C'est cet enfant qu'elle n'a pas pu avoir : 

En août 2016, j'ai découvert que j'étais enceinte. Une grossesse ardemment désirée avant. Mais là, j'étais déjà une mère fantôme pour ma fille.  Alors, j'ai avorté.

C'est enfin, l'amertume face au Fonds de garantie des victimes de terrorisme (FGTI), cet "organisme très froid", témoigne Edith, "qui considère que mon avortement n'est pas si grave, vu que j'ai déjà une fille, qui remet en cause nos blessures psychologiques." Une amertume très souvent partagée par les victimes qui se succèdent à la barre.