Qosmos : la PME habilitée confidentiel-défense

Qosmos est une start-up française née en septembre 2000, sur la base d’un brevet du laboratoire informatique LIP6, de l’Université Pierre et Marie Curie (Paris 6). Cette entreprise a été créée sous l’impulsion d’Eric Horlait , ancien directeur du LIP6 et aujourd’hui directeur général au transfert et aux partenariats industriels à l’INRIA.

Au début, Qosmos est donc une entreprise de chercheurs-ingénieurs, qui fabriquait une technologie, le Deep Packet Inspection , bien trop puissante pour le seule utilisation qui en était faite… et surtout, elle ne lui rapportait pas grand-chose financièrement.« C’était un peu comme tuer une mouche avec un lance-roquette, » raconte James Dunne, ancien responsable de la documentation technique au sein du département Recherche et Développement de Qosmos, licencié en 2012, après avoir soulevé pendant des mois des questionnements au sein de l’entreprise sur l’éthique à propos de l’utilisation faite de leur technologie. L’ancien responsable technique apprendra par voie de presse que le projet sur lequel il travaillait visait à équiper la Syrie de Bachar al-Assad d’un système de surveillance.

Après avoir réalisé une étude de marché, Qosmos se rend compte de son fort potentiel, notamment sur le marché international. La société fait appel à Thibaut Bechetoille , fort de son réseau relationnel. Et ce virage va payer : l’équipe commerciale est étoffée et Qosmos compte dès 2007 parmi ses plus gros clients les ministères de l’Intérieur et de la Défense. Qosmos indiquera maladroitement ses clients sur son site internet... avant de se faire rappeler à l’ordre promptement par les ministères. En 2009, l’entreprise est placée sous statut confidentiel-défense.

Dès lors, l'entreprise se voit installer des détecteurs de mouvement et de chaleur, des portes et fenêtres blindées. Les employés sont désormais filmés en permanence et l'accès de chaque salle s'effectue par clefs sécurisées et personnelles, ce qui permet par exemple de savoir qui entre dans quelle salle et à quelle heure. Ces changements s'inscrivent l'année où estvotée la loi de programmation militaire 2009-2014, qui renforce le secret-défense opposé aux juges, sur décision du Premier ministre.

En 2011, enfin, l’Etat investit 10 millions d’euros dans Qosmos à travers le Fonds d’investissement stratégique, créé par Nicolas Sarkozy en 2008.

Le Deep Packet Inspection est-il une arme ?

Les problèmes de James Dunes commencent réellement avec la publication d’un lien sur sa page Facebook intitulé : « Le Deep Packet Inspection est-il une arme ?». « C’était le début du printemps arabe. Cette question me semblait primordiale. Question hypothétique, mais légitime, » se rappelle James Dunne. Le lien renvoie vers une interview où le PDG de Qosmos, Thibaut Bechetoille, s’est fait piégé par deux journalistes du site Reflets. Le PDG pensait venir présenter sa startup et son très fort taux de croissance, mais il sera mis en en difficulté lorsqu’on lui demandera s'il assume la responsabilité de l’usage qui est fait de ses technologies :

Le lendemain, à peine arrivé au travail, James Dunne reçoit un appel du directeur de la communication de Qosmos qui lui demande fermement d’enlever son lien sur Facebook. James Dunne refuse. Dans la journée, une réunion de crise est organisée chez Qosmos, suite à l’interview catastrophique de Thibaut Bechetoille. Il est demandé à tous les employés de ne répondre à aucune interview, d’éviter de se faire coincer par des journalistes dans des ascenseurs, etc. C’est à partir de ce moment-là que l’entreprise fait appel à une société de communication de crise : l’agence CLAI prendra la communication de l'entreprise en main à partir de ce moment-là.

Sous pression

Mais la communication n’est pas le fort de l’entreprise Qosmos. Dès 2013, par exemple, Isabelle Attard, alors députée écologiste (Calvados), pose une question écrite à Fleur Pellerin, alors ministre déléguée auprès du redressement productif, chargée des petites et moyennes entreprises, de l’innovation et de l’économie numérique : « Des entreprises françaises, notamment Amesys et Qosmos, ont fourni des logiciels qui ont permis la surveillance, au mépris des droits de l’homme, de citoyens de leur pays. En tant que pays à l'origine des droits de l'homme, il apparaît anormal que ce commerce soit autorisé . » Quelques mois plus tard, un consultant de CLAI contacte la députée pour organiser un rendez-vous avec Thibaut Bechetoille, afin qu’il lui présente « les enjeux liés à la technologie du DPI. »

La rencontre a lieu quelques mois plus tard et elle ne convainc par la député Isabelle Attard : « M. Bechetoille était très stressé, il tremblait et était visiblement extrêmement énervé. Il m’a dit que je mettais en péril l’avenir de Qosmos : « Vous rendez-vous compte de l’image que vous donnez de la boîte ? Des enfants de nos salariés qui vont être questionnés, à l’école ?», m’a-t-il dit. Il a essayé de me faire passer pour quelqu’un qui n’y connaissait rien et qui ne voyait pas les conséquences atroces pour son entreprise. Je n’avais pas le droit de sous-entendre que Qosmos avait eu un lien avec des arrestations d’opposants à des régimes totalitaires. Ce jour-là, il a essayé de m’intimider. »

Selon l'avocat de Qosmos, Maître Chabert, Qosmos est victime, depuis trois ans, d'un acharnement : « Au bout de trois ans d'enquête acharnée, Qosmos est entendue par le magistrat instructeur comme témoin assisté. Après trois ans d'enquête, aucun indice grave et concordant ne permet de dire que Qosmos a commis une infraction. »

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