Qualifié d'association "ennemie de la République" par le ministre de l'Intérieur, chargé des cultes, le collectif de lutte contre l'islamophobie en France fait partie des structures qu'il souhaite dissoudre. De son côté, le CCIF nie une quelconque proximité avec l'islam politique et l'extrémisme.

Le ministre de l'Intérieur, Gérald Darmanin, veut la dissolution du Collectif de lutte contre l'islamophobie en France.
Le ministre de l'Intérieur, Gérald Darmanin, veut la dissolution du Collectif de lutte contre l'islamophobie en France. © AFP / Ludovic Marin

Après l'attentat de Conflans-Sainte-Honorine, Gérald Darmanin, invité d'Europe 1, veut "passer un message : pas une minute de répit pour les ennemis de la République". Il annonce que "depuis ce matin [lundi, ndlr], des opérations de police ont lieu et auront lieu. Elles sont très nombreuses et concernent des dizaines d'individus"

Il ajoute qu'une "cinquantaine de structures associatives verront toute la semaine un certain nombre de visites des services de l'État. Plusieurs d'entres elles, à ma proposition puisque le président de la République l'a demandé, se verront dissoudre au Conseil des ministres". Parmi les associations dans le collimateur du ministre, le Collectif contre l'islamophobie en France (CCIF), fondé en 2003, qui revendique entre 2 000 et 2500 personnes accompagnées, et dit avoir été saisi de 743 actes qualifiés comme islamophobes par son service juridique en 2020.

Le #DissolutionCCIF est ensuite repris des milliers de fois sur Twitter.

Pourquoi parle-t-on du CCIF ?

À l'origine, il y a une vidéo postée sur Facebook, le 7 octobre, par un homme qui se présente comme le père d'une élève du professeur assassiné. Il y dénonçait un cours d'éducation morale et civique au cours duquel le professeur d'histoire-géographie avait montré des caricatures de Mahomet dans le cadre d'un leçon sur la liberté d'expression, et aurait demandé aux élèves musulmans de sortir de la classe. Sa fille aurait, dit-il, été exclue deux jours du collège à la suite de cette affaire.

"Manifestement impliqué", selon Gérald Darmanin, dans une campagne contre l'enseignant, le CCIF s'en défend, et explique que "l’équipe du CCIF était à l’étape des vérifications d’informations, car si effectivement nous n’intervenons pas dans les cas où le cours porte sur la liberté d’expression et qu’il se sert de Charlie Hebdo pour en parler, nous agissons lorsqu’il est question de discrimination et de fichage des musulmans"

Jawad Bachare, le président du CCIF, intérrogé par France Inter, affirme avoir demandé à l'auteur de la vidéo de la supprimer, lorsque le collectif a été saisi le 10 octobre, "parce qu'elle contrevenait à nos méthodes, aux mécanismes qu'on met en place quand il y a une situation supposée de discrimination". Sur les soupçons de proximité avec des mouvements fondamentalistes, Jawad Bachare répond :

"Nous sommes fondamentalistes de la Constitution et de la loi française (...), nous luttons pour la liberté et le libre choix."

Il voit derrière les déclarations de Gérald Darmanin une "opération de communication" pour "discréditer le travail du CCIF". Le collectif annonce par ailleurs avoir porté plainte contre la porte-parole En Marche, Aurore Bergé, et l'ex-journaliste de Charlie Hebdo, Zineb El Rhazoui, pour des déclarations qu'il juge diffamatoires.

Qu'est-ce que le CCIF ?

Le CCIF recense chaque année les actes islamophobes, définis sur son site comme “l’ensemble des actes de discrimination ou de violence contre des institutions ou des individus en raison de leur appartenance, réelle ou supposée, à l’islam”. Le collectif apporte également une aide juridique aux personnes qui en sont victimes, en plaidant parfois devant les tribunaux.

Le collectif s'oppose aux lois de 2004 sur les signes ostentatoires de religion à l'école, et de 2010 sur la visibilité du visage dans l'espace public, ainsi qu'aux arrêtés municipaux interdisant le port du "burkini" à la plage, pendant l'été 2016. En novembre 2019, il était à l'initiative de l'appel à un Marche contre l'islamophobie  à Paris, dont plusieurs signataires s'étaient finalement rétractés. Plus récemment, il a critiqué fortement le projet de loi "contre les séparatismes" porté par Emmanuel Macron, et dénoncé "une islamophobie d'Etat décomplexée (...) au nom de la lutte anti-terroriste".

Parmi les "dispositifs de restriction des libertés touchant en particulier la communauté musulmane" que dénonce le CCIF, il y a les perquisitions administratives menées depuis 2015, jugées abusives. Le CCIF soutient par exemple l'association Baraka City, et son président Idriss Sihamedi, qui ont fait l'objet de perquisitions, mercredi dernier. L'association islamique à but non lucratif, créée en 2008, est elle aussi dans le viseur du ministre de l'Intérieur, qui en souhaite également la dissolution.

La dissolution est-elle légale ?

S'agissant du CCIF, Gérald Darmanin justifie sa volonté d'une dissolution : "C'est une association qui touche des aides d'État, des déductions fiscales. Il y a un certain nombre d'éléments qui nous permettent de penser que c'est un ennemi de la République". Mais pour qu'une dissolution soit autorisée, il faut des motifs bien précis, comme la provocation à la haine ou à la violence, ou des agissements en vue de provoquer des actes terroristes. 

Michel Tubiana, président d'honneur de la Ligue des droits de l'Homme, s'inquiète. Interrogé par France Inter sur le cas du CCIF, il argue que, "l'émotion, hautement justifiée, ne devrait pas se substituer à la règle de droit". "J'attends de voir les éléments que le ministre de l'Intérieur apporte pour justifier les menaces qu'il a proférées", poursuit l'avocat qui estime qu'"en l'absence de justification, il y a un risque de mise en cause de la liberté d'association".

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