L'histoire de la médecine est jalonnée d'annonces tonitruantes et d'espoirs déçus. Ce fut notamment le cas dans la lutte contre le sida, avec l'affaire de la ciclosporine. Un épisode dont nous ferions bien de tirer toutes les leçons, estiment certains, à l'heure où la communauté médicale se déchire sur la chloroquine.

Conférence de presse donnée le 29 octobre 1985 par les professeurs Philippe Even, Jean-Marie Andrieu et Alain Venet
Conférence de presse donnée le 29 octobre 1985 par les professeurs Philippe Even, Jean-Marie Andrieu et Alain Venet © capture d'écran / Soir 3

La chloroquine est-elle un remède efficace face au coronavirus ? Depuis que l'infectiologue marseillais Didier Raoult vante les mérites de son dérivé, l'hydroxychloroquine, comme traitement du Covid-19, la question déchaîne les passions, au-delà de la seule communauté scientifique. Si certains veulent voir dans le médicament une raison d’espérer, d’autres rappellent à quel point l’histoire médicale a été jalonnée de déconvenues, à la hauteur des annonces fracassantes qui les ont parfois précédées. 

"L'emballement médiatique pour une stratégie thérapeutique a existé dans l'histoire du sida. Parfois pour le meilleur, parfois pour le pire", souligne l'association Aides, qui appelle à raison garder. Elle cite notamment l'affaire dite de la "ciclosporine", en 1985. Une référence qui revient régulièrement sous la plume de médecins :

Des résultats "extraordinaires"... rapidement démentis

Un peu de contexte : on est à l'automne 1985, au coeur de ce qu'on appellera par la suite "les années sida". Dans le monde entier, des chercheurs sont en quête d'un traitement ou d'un vaccin pour endiguer l'épidémie.

Le 29 octobre, le pneumologue Philippe Even, le cancérologue Jean-Marie Andrieu et l'immunologiste Alain Venet organisent, avec le ministère des Affaires sociales, une conférence de presse à l'hôpital Laennec de Paris. Dans un amphithéâtre plein à craquer, ils annoncent avoir obtenu des résultats "extraordinaires" dans le traitement du sida, en utilisant de la ciclosporine, un agent immunosuppresseur habituellement utilisé lors des greffes d'organe.

Alors qu'ils ne font pas partie des chercheurs travaillant officiellement sur la maladie, les trois professeurs ont mené une expérimentation sur deux patients, chez qui ils expliquent avoir observé une brusque et nette augmentation du nombre des lymphocytes T4, dont l'abaissement du taux dans le sang caractérise le déficit immunitaire. 

"Compte tenu de la force de notre hypothèse, on a pensé que, éthiquement, on ne pouvait pas continuer à garder un secret pour marcher selon les lois de la déontologie scientifique habituelle", se justifient-ils. À en croire Philippe Even, le traitement représente une "amélioration spectaculaire" pour les malades, leur "permettant une vie quotidienne normale"

Dans un communiqué, le ministère des affaires sociales évoque un "espoir de progrès indéniable". "Sida, nouveau succès français", titre alors le journal France Soir. 

Comme le rappelle sur Twitter "Le Doc", médecin spécialisé en imagerie médicale, les trois hommes s'appuient sur une thèse selon laquelle la ciclosporine pourrait être utile in vitro. Aucun test n'a été effectué sur des animaux, comme le prévoit le protocole. 

Espoir déçu 

Mais très vite, c'est la douche froide. Les deux patients traités meurent. L'espoir né de l'emballement général retombe avec fracas. "Ils pensaient avoir la solution", analyse Le Doc, joint par France Inter et préférant s'exprimer sous couvert d'anonymat. "On était à une époque où l'influence de la science dans la pratique médicale était moins importante. Les médecins s'appuyaient davantage sur l'expérience, la transmission... Et puis comme chez tout être humain, il y a une part d'orgueil, de vanité"

Toutes les leçons de ce qui est devenu l'affaire de la ciclosporine ont-elles été tirées ? "Je pense que du côté du pouvoir, on a été vacciné. Sur la chloroquine par exemple, Olivier Véran est d'une grande prudence", note-t-il. La ferveur générée par les annonces du docteur Raoult connaîtra-t-elle le même sort ? Rien ne permet de l'affirmer aujourd'hui : seul l'essai clinique européen de grande ampleur qui vient d'être lancé permettra d'y voir un peu plus clair. Patience est mère de toutes les vertus.

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