Dis-moi ce que tu manges, je te dirai quel est ton genre… Dis-moi ce que tu consommes et je te dirai si c'est particulièrement aphrodisiaque et bon pour le désir sexuel… En quoi la gourmandise reste encore trop souvent codifiée, notamment via les publicités, perpétuant davantage les stéréotypes de genre et le sexisme ?

Quand la sexualisation de l'alimentation perpétue les stéréotypes hommes/femmes
Quand la sexualisation de l'alimentation perpétue les stéréotypes hommes/femmes © Getty / Kelvin Murray

Dans l'émission Grand Bien vous fasse, Isabelle Motrot, rédactrice en chef du magazine "Causette" qui vient de faire paraître le Hors-Série Passions Culinaires - Le sexe et la nourriture, les liaisons sulfureuses, et la journaliste Nora Bouazzouni reviennent sur le long héritage des stéréotypes de genre que l'on cultive à chaque fois qu'on établit un lien entre le sexe et la nourriture. Comment donc déjouer tous ces mythes alimentaires ? 

Comment des siècles de domination masculine ont influencé le goût des identités de genre ?

Nora Bouazzouni : "Il suffit parfois d'interroger nos propres habitudes alimentaires et la représentation de ce que prétendent manger les femmes et les hommes à la TV, pendant les publicités, ou bien dans les films et les séries. Il faut se demander ce qui précède ces pratiques, et si elles ne sont pas remplies de stéréotypes. On se rend compte, par exemple, dans les études sur les pratiques individuelles, que les femmes mangent plus de yaourt et les hommes mangent plus de viande (ce qu'on peut appeler le steakcisme).

Ces représentations sont dans les détails depuis qu'on est né : on le voit dans les pubs, on le voit dans la manière dont on nous parle au restaurant. Quand on est une femme et qu'on commande à nouveau des frites ou une autre mousse au chocolat… 

Il faut avant tout se rendre compte que la nourriture, c'est quelque chose d'universel. Tout le monde mange de une à trois, voire huit fois par jour quand on a un petit creux

C'est éminemment culturel et social, ça part de nos traditions familiales, mais aussi des zones géographiques où on vit, de nos origines sociales, ethniques… 

Mais par contre, on ne mange pas pareil dans une société très binaire où, forcément, le régime alimentaire va lui aussi être genré.

Un marketing agroalimentaire encore très genré 

Le marketing agroalimentaire pèse largement sur nos choix, nos goûts et nos préférences.

  • L'exemple du yaourt (spécial minceurs ou protéinés)

Nora Bouazzouni : "Le yaourt est un bon exemple, car très peu sont codés comme étant masculins. En revanche, beaucoup sont codés féminins, et qui plus est, les yaourts dits de "régime". Des représentations qui sous-entendent implicitement que les femmes ont plus besoin de perdre du poids, d'où une injonction à la minceur adressée aux femmes qui sont beaucoup plus fortes que chez les hommes. Certains yaourt codés pour les hommes seront eux trois fois plus gros que la normale, insistant sur le taux de protéines, car un homme fait forcément du sport, un autre stéréotype… 

Le yaourt, pour beaucoup de marques, contribue à la contamination genrée. Le produit devient tellement codé vis-à-vis d'un genre que l'autre genre de l'achète plus. Le marketing a trouvé des solutions pour segmenter le marché, et vendre encore plus de produits à l'autre genre".

  • Le chocolat oui, mais les femmes doivent faire attention à leur ligne

Isabelle Motrot prend l'exemple du chocolat : "On est tellement habitués qu'on ne s'en aperçoit même plus. Par exemple, le chocolat est lui aussi ambigu parce que c'est un plaisir gourmand que les femmes ne devraient pas s'accorder sous prétexte qu'il faut qu'elles soient absolument minces. Le chocolat est l'un de ces nombreux produits diabolisés, parce qu'il est gras et sucré, surtout pour la femme.

Toute la communication joue sur cette espèce de plaisirs interdits, avec, en plus, des pubs qui frisent la pornographie

Quand on met en scène des femmes qui mangent, c'est pas de la même manière que des hommes qui mangent dans la publicité. Les femmes qui mangent, on va tout de suite rapporter ça, effectivement, à un rapport de l'ordre de la masturbation, à l'orgasme. 

Nora Bouazzouni ajoute que, souvent, "dans les publicités pour le chocolat, on a droit à des slogans stéréotypés, une voix off sensuelle d'une femme qui dit qu'elle ne peut pas résister à la tentation. C'est toute une mise en scène avec laquelle on sexualise aussi le chocolat, tant on a l'impression qu'elles se masturbent avec. Une impression donnée par les gros plans où on voit une bouche qui s'entrouvre, une langue qui sort, un chocolat individuel pour représenter l'interdit qui pénètre dans la bouche, on voit une pupille se dilater, une femme qui se touche les cheveux ou le corps. Elle s'enferme dans son bureau pour atteindre une jouissance solitaire et puis elle est surprise quelquefois par son compagnon, avec un petit peu de chocolat sur le coin de la bouche, comme si elle était surprise en train de se masturber…"

On le vend en affichant : vous allez jouir seule avec du chocolat, vous allez être maîtresse de votre sexualité, vous n'avez pas besoin d'un homme ou d'une femme ou d'un objet pour jouir : vous avez le chocolat.

L'orgasme culinaire, mythe ou réalité ?

D'après Isabelle Motro, "ça existe bien, au même titre que l'orgasme musical. Même si c'est rare, certaines personnes peuvent éprouver un véritable orgasme. C'est souvent lié à des saveurs qui renvoient à des sentiments particuliers, souvent érotiques, ou bien à un souvenir marquant. Avec des manifestations physiques qu'on peut tous avoir comme la chair de poule, l'excitation des papilles, le relâchement des muscles à la première bouchée. 

Le plaisir de manger peut s'exprimer par des signes physiques

Il y a des manifestations qui sont proches entre l'orgasme génital et l'orgasme culinaire, sachant qu'il faut trois facteurs précis : 

  1. Se trouver dans un climat de détente particulier, un plat qu'on va manger très lentement
  2. Il faut être "disponible au plaisir", ne pas être réfractaire à quelque chose de nouveau, il faut  se laisser aller 
  3. Il faut avoir quelque chose d'émotionnel associé à l'aliment : un souvenir commun

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🎧  RÉÉCOUTER - Grand bien vous fasse : Sexe et nourriture, les liaisons sulfureuses

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