Dans "Grand bien Vous Fasse", le professeur Jean-Victor Blanc explique que, si le cinéma est un très bon support pour traduire une certaine réalité du quotidien des personnes atteintes de troubles mentaux ou psychiques, il continue toutefois à nourrir de nombreux préjugés sur la schizophrénie ou encore la bipolarité.

Portraits des deux acteurs Joaquin Phoenix (G) et Jack Nicholson (R) qui ont interprété le légendaire "Joker" - Street art, Naples
Portraits des deux acteurs Joaquin Phoenix (G) et Jack Nicholson (R) qui ont interprété le légendaire "Joker" - Street art, Naples © AFP / ELIANO IMPERATO / CONTROLUCE

La pop-culture peut nous aider à nous interroger sur la manière dont les troubles psychiques sont encore perçus dans l'imaginaire collectif, que cela soit la personnalité borderline, les troubles obsessionnels compulsifs ou encore la schizophrénie. Pensez à Joker, Vol au dessus d'un Nid de Coucou, Rain Man, Split, Shining ou encore Black Swan.

"La fiction privilégie toujours les phases de délires irréalistes"

Alors que les troubles psychiques sont très fréquents et touchent une personne sur quatre (selon l'OMS), le médecin-psychiatre, Jean-Victor Blanc, intervient fréquemment auprès des patients et du public pour tenter d'améliorer la représentation, la compréhension de ces troubles en donnant quelques clés pour mieux apprendre à décoder les préjugés et stéréotypes cinématographiques. 

Jean-Victor Blanc explique que "l'idée est vraiment d'apporter un regard différent sur la santé mentale et psychique, augmenter la compréhension qu'on s'en fait dans notre société, en utilisant des références cinématographiques, médicales ou liées à l'univers des célébrités pour, justement, mieux comprendre et diminuer la discrimination dont les personnes atteintes font encore l'objet, notamment dans les films. 

Nombre de représentations sont assez justes et utiles dans la psycho-éducation mais le cinéma se focalise essentiellement, et souvent, sur les phases maniaques, les phases d'excitation, au détriment des phases dépressives beaucoup plus fréquentes, d'une manière générale, dans la vraie vie. Sauf qu'elles s'avèrent moins cinématographiques, parce que filmer la dépression, c'est un vrai challenge. 

Il y a beaucoup plus d'intérêt à représenter les pathologies délirantes et spectaculaires au détriment des pathologies beaucoup plus fréquentes. 

"Joker" (avec Joaquin Phoenix) ou "le trouble mental forcément violent"

Si ce film a eu un grand succès médiatique et critique, il peut contribuer, s'il est mal décodé, à augmenter la stigmatisation de troubles alors mal connus. Les personnes ont souvent tendance à penser que les personnes atteintes de troubles psychiques sont plus violentes ou moins dignes de confiance. 

C'est pourquoi il faut chercher à mieux appréhender la réalité de ces cas précis car, de notre regard, de notre perception, dépend aussi leur intégrité dans la société. 

"Rain Man" (avec Dustin Hoffman) axé sur un autisme très rare

L'acteur interprète un adulte atteint de troubles autistiques, ce qui a eu tendance à donner une vision erronée de ce qu'est l'autisme. Aujourd'hui, ce film reste parmi ceux qui font référence lorsque l'on parle d'autisme ou d'hospitalisation en psychiatrie et, malheureusement, certaines choses ne sont pas du tout réalistes. 

Le personnage incarné par Dustin Hoffman est atteint d'un trouble autistique de haut niveau, de type Asperger, qui représente seulement une infime partie des personnes souffrant de trouble autistique. 

"Vol au dessus d'un nid de coucou" (avec Jack Nicholson) ou "l'hospitalisation forcée" 

Il en est de même pour ce qui concerne le thème de l'hospitalisation dans Vol au dessus d'un Nid de Coucou. L'hospitalisation sous contrainte existe, certes, mais là, encore une fois, en France, ce n'est que 5  % de l'ensemble des cas. Ce n'est clairement pas la première ligne par laquelle on peut entrer en contact avec la psychiatrie. 

Tous ces films font partie de ce nombre d'œuvres consacrées à ce sujet mais qu'il est indispensable d'apprendre à décoder. 

L'enfermement et l'hospitalisation sans consentement sont fréquemment associés au cinéma et cela tend à créer une confusion entre les soins psychiatriques et établissements de santé mentale et prison.

Le personnage principal interprété par Jack Nicholson simule la maladie mentale pour échapper à la prison. Cela contribue à jeter un certain discrédit sur ce qu'est la maladie mentale et a tendance à montrer que ça peut être à géométrie variable. 

Les soins ont trop souvent tendance à être envisagés, dans ces films, sous l'aspect de la contrainte quand il s'agit d'hospitalisation psychiatrique. On va parler d'internement, même si la personne se fait hospitaliser de son plein gré. Le terme d'enfermement est assez injustifié à ce niveau-là. Pourtant, ce sont des craintes qu'on va continuer à alimenter et communiquer à son entourage. 

"Aviator" (avec Léonardo Dicaprio) ou un trouble obsessionnel en arrière-plan 

C'est le biopic du milliardaire, Howard Hughes, réalisé par Martin Scorsese, lui-même atteint de troubles obsessionnels compulsifs, qui se manifestent là par des toc. 

Les troubles obsessionnels compulsifs sont généralement caractérisés par des obsessions, par exemple autour de la propreté. Un souci autour de la crainte des microbes, de la contamination, etc. En conséquence, le patient va avoir des gestes et des comportements spéciaux pour essayer de diminuer ses idées-là.

Dans le film, il se lave compulsivement les mains sauf qu'en réalité, le comportement est quelque peu désadapté puisque les patients peuvent passer des heures et des heures, voire la plupart de leurs journées à se laver les mains, dans ce cas précis, pour essayer de lutter contre cette idée obsessionnelle de propreté. 

"Black Swan" (avec Natalie Portman) ou la schizophrénie dans la fiction

Une jeune danseuse est soumise à une pression extrêmement importante puisqu'elle appartient au New York City Ballet et dispose d'un entourage pas toujours facile. 

Elle se met un peu à douter du mal potentiel que les gens lui porteraient, dans son milieu élitiste, elle questionne les intentions bienveillantes de sa mère. On voit progressivement comment l'aspect réel ou délirant peut se mêler. 

Il y a certes un vrai regard mais un décodage s'impose : la schizophrénie peut recouvrir certains de ces aspects mais pas tout. Par exemple, le fait d'insister sur la double personnalité (cygne noir, cygne blanc) c'est perpétuer encore un grand cliché. 

Aller plus loin

🎧 RÉÉCOUTER - Grand Bien Vous Fasse: Le regard de Michelle Perrot et la Pop culture révélatrice des troubles psychiques.

📖 LIRE - Pr Jean-Victor Blanc - Pop & Psy ou Comment la Pop culture nous aide à comprendre les troubles psychiques (aux éditions Plon)

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