Ces derniers jours, les supermarchés ont été dévalisés, en particulier les rayons du papier toilette, des pâtes, du riz, pour ne citer qu'eux. Comment s'explique ce mouvement de panique ? Les invités de Grand Bien Vous Fasse expliquent combien le Covid-19 doit nous interroger sur notre peur du manque.

Dans les magasins, les produits de première nécessités sont pris d'assaut laissant les rayons vides et saccagés Pâtes, riz, sucre, farine, œuf, lait, papier-toilette.
Dans les magasins, les produits de première nécessités sont pris d'assaut laissant les rayons vides et saccagés Pâtes, riz, sucre, farine, œuf, lait, papier-toilette. © AFP / BEN ART CORE / HANS LUCAS

Patrick Avrane est psychanalyste de l'économie, Yves Puget, rédacteur en chef de "LSA" (Libre Service Actualités), spécialiste des tendances du commerce, de la grande distribution et de la consommation et Marie Duboin, auteure du blog "La Salade à Tout", spécialiste du minimalisme et de l'écologie du quotidien. Au micro d'Ali Rebeihi, ils expliquent comment la crise du Covid-19 nous incite à remettre en question notre rapport à la (sur)consommation.

Quand le papier toilette devient un symbole de panique

Patrick Avrane explique ce phénomène selon lequel lorsqu'il y a crise, le papier toilette devient ce bien de consommation qu'il est urgent de se procurer : "Il est quand même ce qui sert à la propreté et à expulser tout ce qu'on a de mauvais en soi. Une fois qu'on a fini de déféquer, on s'essuie et on se retrouve complètement propre. 

Il y a sans doute aujourd'hui la crainte qu'il reste quelque chose de mauvais, de sale surtout

Le papier toilette est, d'une certaine manière, une lutte lorsqu'on n'a pas de quoi se laver les mains. Quand on craint de manquer de gel hydro-alcoolique, on se dit qu'on aura au moins toujours du papier toilette chez soi. 

Reste que, quand il y a des paniques qui se mettent en place, on ne sait pas exactement pourquoi elles se fixent sur une chose précise, comme le papier toilette... C'est le propre des rumeurs".  

Comment expliquer ces "achats paniques" ?

Le psychanalyste de l'économie lie cette hystérie à la peur du manque qui est toujours présente plus ou moins au fond de nous-mêmes, parce que nous sommes nés, nous, enfants, dans l'incapacité de subvenir à nos propres besoins. Quand un nourrisson n'est pas entouré, il ne survit pas. 

La peur du manque est inscrite au plus profond de nous-mêmes et quand il y a des crises comme cela, elles font ressurgir des choses enfouies.

Cette peur du manque, on finit par la surmonter, mais avec de tel effets d'entrainements et les rumeurs, ça ne facilite jamais les choses".

Comment surmonter cette peur du manque de biens consommables ? 

  • Comprendre que c'est bien la panique qui crée la pénurie

Il suffit, d'après Patrick Avrane, d'écouter ce que disent et répètent les spécialistes, industriels, scientifiques et institutionnels : 

Il y aura des pâtes et du papier toilette pour tout le monde. Ce sont les consommateurs qui provoquent, pendant un certain temps, cette pénurie.

La peur est une bonne chose mais c'est la panique qui dépasse la peur qui est dangereuse !"

Yves Puget, rédacteur en chef de LSA, "comprend ce réflexe, cette crainte, ce besoin de remplir ses placards, de se dire que comme 'le voisin va le faire, je vais devoir aussi le faire' mais après, il faut rester raisonnable. Ok pour prendre quelques paquets de pâtes en plus mais, non pour remplir un chariot entier". 

  • Se rassurer : les magasins alimentaires ne vont connaitre aucune pénurie

YP : "Ce qu'il faut aussi bien avoir en tête, c'est que tous les enfants qui déjeunaient à la cantine ou bien les parents qui mangeaient dans un restaurant d'entreprise, mangent désormais chez eux donc, forcément, cette quantité-là c'est autant de ressources alimentaires qui se dirigent désormais dans les magasins alimentaires. 

Il faut vraiment avoir à l'idée qu'il n'y a pas de problème de chaîne d'approvisionnement. Il y a simplement un problème de surconsommation, donc il faut que les Français soient raisonnables

On aura encore demain davantage de produits alimentaires dans nos commerces parce qu'on bénéficie d'une industrie agroalimentaire extrêmement forte et d'une chaîne qui est très bien organisée.

Les industriels font tout pour s'adapter : ils limitent les promotions car cela serait trop dangereux, ils limitent les assortiments de produits, ils limitent l'export à l'étranger pour privilégier la chaine alimentaire française, des transferts initialement prévus pour les restaurants fermés qui iront directement en grande distribution". 

On peut faire un stock pour une ou deux semaines et ne pas hésiter à faire des menus pour diminuer aussi son budget au passage

- Marion Duboin, spécialiste du minimalisme et de l'écologie du quotidien

L'occasion de réviser nos modes de consommation habituels : entre immédiateté, abondance et solidarité

Pour la psychanalyste Aurélia Schneider, la crise sanitaire est une parfaite occasion pour moins gaspiller, plutôt que de retrouver systématiquement le goût d'aller au fond de la consommation, il faut apprendre à bien et mieux consommer, s'éviter d'acheter plein de choses et de mieux réguler ce qu'on mange. 

Marie Duboin explique, elle que cette redéfinition des rapports entre la consommation et nos propres besoins passe par la remise en question de nos besoins psycho-affectifs, d'achats dits "doudou". Cette crise est l'occasion de travailler justement sur l'immédiateté, apprendre à remettre à plus tard ses envies pressantes en termes de consommation : 

Le monde de la consommation qui est le nôtre nous a malheureusement habitués à disposer d'une quantité infinie de choix de céréales, et que nous sommes disposer à obtenir immédiatement

Il faut aussi se reporter sur le "semblable" : est-ce que j'ai quelque chose de semblable qui peut faire l'affaire en termes de ressources alimentaires ? Ai-je vraiment besoin d'acheter quelque chose de neuf, au niveau individuel ou pour ma famille ? N'est-ce pas mieux au contraire de louer, de fabriquer, de récupérer, de recycler plus que de céder à la surconsommation ? Cette question interroge tout en même temps notre rapport à la solidarité dans la mesure où c'est aussi tout un système de liens qui se recompose, se réinvente".

Ne pas oublier aussi d'interroger l'origine de ce produit, la manière dont il a été fabriqué, dans quelles conditions humaines, climatiques et écologiques ? Cela nous pousse à prendre le temps de s'intéresser aux produits que nous consommons en même temps que nous nous évitons de surconsommer.

Penser à la question de l'utilité des ressources, des produits dont je vais disposer : vais-je l'utiliser une fois ou plusieurs par an ? 

La question de l'utilité invite à se poser la question de l'abondance, du progrès, de la profusion et à nous recentrer sur nos vrais besoins de consommation. 

Aller plus loin

RÉÉCOUTER - Grand Bien vous fasse, "La vie quotidienne au temps du coronavirus"

LIRE - Coronavirus : de l'alimentation au vaccin, toutes vos questions sur la maladie

LIRE - Patrick Avrane, auteur de Petite psychanalyse de l'argent (PUF)

LIRE - Marie Duboin, auteure du blog "La Salade à Tout", auteure de L'abus de consommation responsable rend heureux (Eyrolles)

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