Francis Khalifat, président du Conseil représentatif des israélites de France, estime que ni le FN, ni la France insoumise ne sont les bienvenus à la marche blanche qui rend hommage ce mercredi à Mireille Knoll. Retour historique sur une institution dont les positions font parfois débat.

L'actuel président du Crif, Francis Kalifat, a exclu le FN et la France Insoumise de la marche blanche contre l'antisémitisme.
L'actuel président du Crif, Francis Kalifat, a exclu le FN et la France Insoumise de la marche blanche contre l'antisémitisme. © AFP / ludovic MARIN

Le Crif, qui organise aujourd'hui une marche blanche contre l'antisémitisme, n'est plus à présenter. En 2018, ce conseil, qui regroupe 70 associations, est l'interlocuteur principal des pouvoirs publics pour évoquer les questions liées à la communauté juive de France. Pour autant, les Français juifs pratiquants et les français de culture juive sont loin de tous se reconnaître dans ce conseil, qui n'a pas toujours été aussi influent. 

Le Conseil représentatif des israélites de France est né à Grenoble en 1943, alors que l'Europe toute entière était plongée dans la guerre. Pour certains, la création de ce conseil s'est produite en réaction à l’insurrection du ghetto de Varsovie, comme un déclencheur à l'unité des Juifs de France.

Dès 1943, la question du sionisme (idéologie politique prônant la création d'un État juif) fait (déjà) débat à l'occasion de la rédaction de sa charte, comme l'écrit Samuel Ghiles-Meilhac, dans son livre Le Crif. De la Résistance juive à la tentation du lobby. De 1943 à nos jours paru chez Robert Laffont en 2011.

Au sortir de la guerre, le Crif est encore une institution faible et invisible, qui n'a que peu de liens avec les institutions sociales et caritatives. Les Juifs français souhaitent avant tout panser leurs plaies et retrouver une place dans la société. Ils se rapprochent davantage des partis politiques classiques plutôt que du conseil communautaire.

Pendant la guerre d'Algérie, le Crif ne prendra pas de position officielle

Ce dernier se garde bien d'adopter un positionnement politique, quels que soient les sujets abordés. C'est ainsi que, pendant la guerre d'Algérie, le Crif ne prendra pas de position officielle alors que 130 000 Français de confession juive vivent sur le sol algérien.

Le développement du Crif se fait parallèlement aux enjeux internationaux. La décolonisation de l'Afrique du Nord provoque le retour de 230 000 Juifs français dans l'Hexagone. Presque au même moment, en 1967, à l’occasion de la guerre des Six-Jours, le Crif prend officiellement position pour l'État israélien, ce qui suscite des contestations au sein de ses instances. Le Crif des années 70 prend aussi fermement position sur la structuration, la spécificité de la communauté juive de France, sur l’antisémitisme et sur le devoir de mémoire... En bref, il devient un acteur du jeu politique. 

Israël est "l’expression privilégiée de l’être juif"

Petit à petit, le Crif intègre les associations de Juifs venus d’Afrique du Nord et élargit ses représentants à des membres issus des milieux populaires. Tout au long des années 70, l'institution est traversée par un débat interne : existe-t-il une communauté juive en France ?

Lors de la campagne présidentielle de 1974, le Crif tente de se faire connaître des médias et des pouvoirs publics. Progressivement, la jeune génération de militants critique vertement la neutralité politique des fondateurs. Au même moment, les attentats antisémites du début de années 80 font sortir le Crif de son habituelle mesure. Il dénonce, au lendemain du drame de la rue Copernic, "la passivité des pouvoirs publics" et "l'inexplicable impuissance de la police".

A partir de 1977, le conseil se dote d'une nouvelle charte, dans laquelle il considère qu’Israël est "l’expression privilégiée de l’être juif".

Puis vient la guerre du Liban. Les critiques pleuvent dans les médias français et l’opinion publique sur le rôle de l'Etat hébreu dans ce conflit. Le Crif tente d'apaiser le jeu et intervient à de nombreuses reprises dans les journaux pour calmer les critiques.  

Théo Klein bouleverse le fonctionnement du Crif

En 1982, l'élection à sa tête du résistant devenu avocat Théo Klein bouleverse le fonctionnement du Crif. Il convoque la presse, s'exprime seul, sans les autres membres du conseil et affirme son droit, en tant que président, à porter un regard indépendant voire critique à l'égard de l'Etat hébreu, considérant qu’Israël "a un seul ambassadeur en France".

Dès lors, les pouvoirs publics et les médias ont un interlocuteur bien identifié. Par ailleurs, Théo Klein entretient d'excellentes relations avec les socialistes et des proches du nouveau président socialiste François Mitterrand.

Théo Klein va créer le dîner du Crif en 1985 : 

J’ai pensé que nous, les Juifs, nous pouvons apporter un certain regard, une positivité du judaïsme sur la société. Peut-être que nous avons quelque chose à dire, pas se lamenter ni donner des directives, mais donner notre point de vue, participer à la vie de la cité. 

Symboliquement, c'est un coup de maître puisque ce dîner est devenu progressivement une tradition à ne pas manquer pour tous les gouvernements et tous les partis, à l'exception de l'extrême droite et de l'extrême gauche. 

Un acteur diplomatique et transnational

En 1985, l'épisode du Carmel d’Auschwitz, au cours duquel des carmélites polonaises s'installent dans un couvent sur le lieu du camp de concentration, va donner au Crif un poids considérable. Théo Klein sera chargé de diriger les négociations avec la Pologne et avec l'église catholique, faisant du Crif un acteur diplomatique et transnational.  

Les années 90 sont des années plutôt consensuelles de travail en bonne intelligence entre les pouvoirs publics et le Crif. Une harmonie que certains qualifient de manque d'autonomie des institutions juives face au pouvoir politique incarné par François Mitterrand.  

Yves Bertrand, directeur adjoint des Renseignements généraux, assure par exemple que le président de la République aurait forcé la main aux institutions juives afin quelles organisent une grande marche au moment de la profanation du cimetière israélite de Carpentras. 

Les années Chirac, avec le célèbre discours du président sur la reconnaissance de la responsabilité de l'Etat français et des crimes de Vichy pendant la Seconde Guerre mondiale, scelle cette union sacrée entre l'État et le Crif. 

Tournée diplomatique du Crif au Moyen-Orient

Les années 2000 commencent par une tournée diplomatique du Crif au Moyen-Orient afin de rencontrer des dirigeants arabes et, bien sûr, israéliens. En 1999, l’ambassadeur algérien en France sera d’ailleurs présent au dîner du Crif. Son rôle dans l'Hexagone mais aussi au niveau diplomatique donne au Crif une place qu'il n'a jamais eue auparavant. 

A partir de la seconde Intifada, le Crif fait face à une montée très importante d'actes antisémites sur le sol français. Au sein de la communauté juive, les esprits s'échauffent et les deux camps s'opposent lors de nombreuses manifestations souvent violentes au début des années 2000. 

Cukiermann, tournant important dans la stratégie du Crif

La présidence de Roger Cukiermann marque un autre tournant important dans la stratégie du Crif. Désormais, plus question pour l'institution de soutenir les initiatives autour d'un rapprochement israélo-arabe en faveur de la paix. Le président du Crif prend une position très critiquée au lendemain du passage au second tour de Jean-Marie Le Pen en 2002, puisqu'il évoque des effets positifs du 21 avril dans la lutte contre l’antisémitisme : "Le prochain gouvernement va devoir faire des efforts dans la lutte contre toutes les violences… y compris la violence antisémite."

En 2004, l'un des membres du Crif évoque lors d'une réunion sa crainte de "l'islamisation de la France". Le climat de peur lié à la montée du terrorisme islamiste. 

Petit à petit, les relations entre le Crif et les partis de gauche se détériorent et Roger Cukiermann s'engage aux côtés de la droite, jusqu'à l'élection de 2007 et au soutien à peine masqué à la droite et à Nicolas Sarkozy. 

Progressivement, le Crif dénigre les Juifs français qui critiquent l'institution, et va jusqu'à les qualifier "d'alterjuifs". Pour les dirigeants du Crif de la période Sarkozy, pas question de critiquer Israël quand ce pays est en danger. L'affaire Charles Enderlin, du nom du journaliste de France 2 correspondant à Jérusalem, en est un exemple : le Crif remet en cause le travail du journaliste estimant qu'il "porte atteinte à l'image d’Israël".

Cette stratégie de soutien systématique à la politique des divers gouvernements israéliens a sans doute isolé le Crif et semé la confusion pour une partie des français juifs pratiquants ou de culture juive qui sont refusent aujourd'hui de se reconnaître dans cette institution.

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