Dimitri Courant, doctorant et chercheur à Paris 8 et à Lausanne, décrypte pour France Inter les enjeux du débat démocratique lié aux assemblées citoyennes et au RIC : "On dit au peuple qu’il va faire n’importe quoi comme on disait aux suffragettes qu’elles allaient faire n’importe quoi".

 Dimitri Courant , chercheur : "Ce mouvement des gilets jaunes est sans précédent en terme d'ampleur et en terme de mobilisation."
Dimitri Courant , chercheur : "Ce mouvement des gilets jaunes est sans précédent en terme d'ampleur et en terme de mobilisation." © AFP / GERARD JULIEN

Êtes vous surpris par l'émergence des "gilets jaunes" en France depuis le mois de novembre ?

Dimitri Courant : Le mouvement des "gilets jaunes" est étonnant en terme d'ampleur et de mobilisation dans toutes les classes sociales, dans tous les territoires. C'est un mouvement qui structure et qui dure. Par ailleurs, ce qui caractérise ce mouvement c'est l’existence de revendications claires, notamment le RIC (référendum d’initiative citoyenne). Donc il ne s'agit plus d'une opposition à une loi précise, c'est une remise en cause du système de la Ve République dans ce qu'il a de plus "aristocratique".

Mais ce mouvement n'est pas surprenant dans la mesure où d'autres mouvements de ce type émergent en Europe et aux États-Unis. Mais à la différence des membres d'"Occupy", des "Indignés" espagnols ou des "Nuit debout" français, les "gilets jaunes" ont réussi à ne pas devenir une liste au père Noël infinie. L'unité se recrée par une revendication de type constitutionnelle, le RIC. Toutes leurs revendications, ils espèrent les faire passer eux-même, puisqu'ils n'ont plus confiance en la classe politique, par la voix du RIC et donc cela fait l'unité à nouveau.

Mais ces revendications institutionnelles ont été lancées et pensées par les "gilets jaunes" ?

Sur Internet il y a une articulation entre les "gilets jaunes" et des acteurs comme l’association Article 3 qui prônent l'utilisation du RIC depuis 2010. Parmi eux, il y a une figure controversée qui est Étienne Chouard. Il y a une greffe entre ces deux mouvements. Ce qui est séduisant, c'est que plutôt que de refaire des partis politiques et puis toujours de perdre, on change les règles du jeu. C'est beaucoup plus efficace et moins épuisant que de devoir se mobiliser à la manière traditionnelle des syndicats, réforme après réforme.

Quel regard portez vous sur le grand débat lancé depuis le 15 janvier par le gouvernement ?

Cela aurait pu être un moment intéressant puisque les processus délibératifs ont fait leur preuve dans de nombreux pays. Mais, au niveau de sa structure, il y a un problème assez net qui est posé puisque ce sont des ministres du gouvernement qui vont gérer ce débat. Par ailleurs, on ne sait toujours pas à quoi vont servir ces contributions. On débat mais on ne sait pas pourquoi : soit c'est un exercice thérapeutique (ça fait du bien de parler), soit on fait des changements politiques réels.

Il y a un souci avec le site internet du grand débat. Il est d'une grande pauvreté.  Il y a le questionnaire (donc du cochage de cases) et il y a la contribution. Mais ce n'est pas une page vierge, c'est orienté et cadré. De ce point de vue, le site du "vrai débat" lancé par les gilets jaunes est beaucoup mieux fait et plus délibératif. Il permet aux citoyens de dialoguer entre eux.

Enfin sur les thèmes qui sont choisis, on a évacué les questions sur l'ISF, l’évasion fiscales, le RIC... Alors qu'il s'agit des questions principales que posent les "gilets jaunes" depuis le mois de novembre ! L'opération de cadrage du grand débat est une façon de canaliser la colère. Mais ce qui surprend c'est que, face à cet exercice qui se veut démocratique, dans le même temps se votent au Parlement des lois qui reviennent sur le droit à manifester.

En France on a une méfiance à l'égard du référendum, vu par certains leaders politiques comme une arme populiste. Qu'en est-il de son utilisation en Suisse ou en Irlande ?

En Suisse, 43 ans avant la France, la peine de mort a été interdite par référendum. Il y a eu depuis d'autres référendums sur cette même question sans que jamais les Suisses ne reviennent sur cette loi. L'hypothèse qui consiste à croire que le peuple, quand il s'exprime directement, fait le choix le plus réactionnaire ne tient pas. Et il n'y a pas que l'exemple suisse. En Irlande, où le système est basé sur un référendum obligatoire dans le cas d'une modification de la constitution, c'est vrai aussi.

En 2015, les citoyens se sont saisi d'une question, celle du mariage pour tous. Il y a eu un référendum et la vaste majorité des Irlandais a validé le mariage entre personnes du même sexe. Même chose en mai 2018, l’Irlande a validé par référendum le droit à l'avortement, dans un pays où l'Église catholique a un poids infiniment plus important qu'en France.

Par conséquent, si un pays aussi catholique que l’Irlande peut valider des projets par référendum comme le mariage pour tous ou la légalisation de l'avortement, c'est que logiquement dans un pays un peu plus laïc, ça devrait aller... Le mouvement social, le débat et le recours au référendum n'amène pas forcement le chaos ou le recul démocratique.

L'un des problème des dirigeants des démocraties occidentales est que l'on veut bien faire parler les citoyens mais dans un cadre précis et avec des questions préparées, on veut bien consulter, mais on garde le pouvoir de décision in fine.

La peur conservatrice, c'est la peur que le peuple demande des droits politiques. À chaque fois qu'il y a eu des demandes de plus de droits dans les mouvements sociaux, il y a eu une réaction conservatrice de la part du pouvoir. Aujourd'hui, les "gilets jaunes" disent "on ne veut pas débattre, on veut décider et ne plus déléguer le pouvoir". En face, on retrouve une fois encore la même réponse de la part des dirigeants, "vous n'êtes pas prêts, ça va être le chaos". Les remarques que l'on fait sur le RIC, "le peuple va faire n’importe quoi", c'étaient les mêmes remarques que l'on a faites aux suffragettes en leur disant "les femmes vont faire n'importe quoi quand elles auront le droit de vote".

Dimitri Courant a contribué au dossier spécial dans la revue Participations, intitulé "Le tirage au sort au XXIe siècle" à paraître dans le mois prochain.

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