Les grands groupes français adoptent le "Sans Bureau Fixe". Disparition du poste de travail individuel, éclatement des lieux de travail : quels modes de travail pour demain ?

"Bulle de confidentialité" à Sanofi (Gentilly)
"Bulle de confidentialité" à Sanofi (Gentilly) © Radio France / Laetitia Saavedra

On connaissait les open-space classiques, ces plateaux sans cloison où chacun a son bureau. Voici les open space « dynamiques » : ces espaces ouverts où les salariés n’ont plus de poste de travail attitré. Apparue dans les années 90 en France, la tendance, longtemps marginale, se généralise. Aujourd’hui, la majorité des nouveaux sièges sociaux des grandes entreprises françaises est conçue sur ce modèle. Danone, Axa, Bouygues Telecom l’ont déjà adopté. C’est aussi le cas du nouveau siège social de Sanofi, le Campus Sanofi-Val de Bièvre, basé à Gentilly près de Paris, inauguré en juin 2015. Pour mémoire, Sanofi, est l'entreprise du CAC 40 qui distribue le plus de dividendes à ses actionnaires (6 milliards 66 millions d’euros en 2016) et qui en est à son septième plan de départs volontaires depuis 2005.

Le "Campus" du géant pharmaceutique Sanofi

Côté pile, le Campus Sanofi-Val-de-Bièvre est construit à la façon des universités américaines, ouvert sur des jardins avec un plan d’eau, pour que les salariés puissent travailler partout, grâce à la 3G, y compris à l’extérieur quand il fait beau. Le bâtiment est luxueux, tout en verre, avec des grands halls, des fauteuils en cuir partout et du mobilier en bois très design. Un décor digne d’un grand hôtel et les services de conciergerie qui vont avec : "Il y a un café, une petite épicerie ouverte de 16h à 20h, et aussi la capacité de se faire livrer ses colis tant professionnels que personnels", décrit Jean-Pierre Grignant, le directeur d’exploitation du site. Sanofi va encore plus loin, avec la culture du "tout sur place". Envie d'une remise en forme ? Les salariés disposent de deux grandes salles de sports dernier cri avec un coach. Mal au dos ? Un ostéopathe est à leur service. Besoin de se distraire ? Un billard est à leur disposition à la cafétéria. L’objectif, c'est qu’ils travaillent dans un cadre agréable, en continu presque sans s’en rendre compte. Le Directeur des Ressources Humaines de Sanofi France appelle d’ailleurs les collaborateurs « les résidents du site ».

Cafétéria au siège de Sanofi France
Cafétéria au siège de Sanofi France © Radio France / Laetitia Saavedra

Salarié cherche bureau pour travailler

Côté face, les salariés n’ont plus de poste de travail attitré. Et chaque jour est une compétition. François de Font-Réaulx, le DRH de Sanofi France explique : "Vous arrivez le matin, et vous vous mettez où vous le souhaitez, dans l’espace dédié à votre équipe, y compris les chefs. C’est premier arrivé premier servi. Moi j’avais un peu la trouille en mode chef sans bureau, mais ça se passe bien." Cécile-Le-Dez, représentante CFE-CGC chez Sanofi est moins enthousiaste : "On se ballade avec son ordinateur qu'on va chercher le matin dans une armoire dédiée, comme à la piscine. Il faut prévoir 10 minutes pour trouver une place et s'installer".

Cécile-Le-Dez, représentante CFE-CGC chez Sanofi
Cécile-Le-Dez, représentante CFE-CGC chez Sanofi © Radio France / Laetitia Saavedra

Optimiser l’espace de travail

Ce mode d’organisation permet une réduction des coûts immobiliers. En effet, l’immobilier est le deuxième poste de dépenses pour une entreprise (17 000€ en moyenne par an et par poste de travail, incluant le loyer, et les charges diverses), après les salaires. Il faut donc optimiser les postes de travail qui ne sont occupés qu’à 60% du temps en moyenne en France (entre les déplacements à l’extérieur, les réunions, les maladies et les RTT). La seconde raison évoquée par les entreprises, c'est que le système du "Sans Bureau Fixe" est censé renforcer l'esprit d'équipe, la circulation de l’information et la capacité d'adaptation des salariés. La conséquence de ces économies, c'est que les entreprises prévoient systématiquement moins de postes de travail que de salariés. Chez Sanofi, c'est 8 postes pour 10 collaborateurs.

Obligés de travailler à la cafétéria

Les jours où il y a plus de salariés que prévu (en cas de réunion de service par exemple), il n’est pas rare que certains soient obligés de s’installer à un autre étage que le leur, et passent leur journée à faire des allers-retours. On en voit se poser à la cafétéria, dans un hall, voire dans les escaliers. Il est même arrivé il y a quelques mois, selon Nayla Glaize, consultante CGT chez accenture, que des consultants en « inter-contrat » (entre deux missions) aient été contraints de rentrer travailler rentrer chez eux plusieurs jours de suite, alors qu’ils n’étaient pas en télé-travail. "Ce sont des choses qui arrivent dans toute entreprise qui gère sa production", répond, un brin gêné, le Secrétaire général d’accenture, Marc Thiollier, "parfois une entreprise est en rupture de stock, parfois en excédent. Finalement, ramené à la problématique de l'espace de travail, c'est un peu le même sujet."

« On se croirait dans un western avec des luttes de territoires »

Pour s’isoler, il existe des « bulles de confidentialité », ce qui signifie, dans le jargon, de petites salles de 3m² où on peut téléphoner. Chez accenture, on a aussi ré-inventé la cabine téléphonique, avec une sorte de cabine d’1m² avec isolation phonique (claustrophobes, s’abstenir). Des salles de réunion sont également à disposition de ceux qui le souhaitent. Mais mieux vaut les réserver à l’avance, car elles sont très convoitées. Certains employés contournent le système et "bloquent" des salles pour les retrouver à leur retour. C’est ce qu’a observé Jérôme Chemin, représentant CFDT chez accenture : "c’est facile, vous posez un sac sur une table ou un manteau et puis vous partez dans une réunion ailleurs". D’autres squattent des salles dont les occupants sont en retard : « C’est pas agréable, on est obligés de déloger des gens qui parfois s’excusent d’avoir occupé la salle. On a l’impression d’être dans un western où il y a des luttes de territoires, avec non pas des Indiens, mais des consultants et ça peut créer des tensions ».

VIDÉO | Sans Bureau Fixe

« La plupart des dirigeants réservent en permanence des espaces de travail »

Certains cadres dirigeants trouvent d’autres stratagèmes, comme en témoigne Stéphane Roy, consultant senior et représentant CFDT chez accenture : « La flexibilité ne s’applique pas à tout le monde. La plupart des cadres dirigeants utilisent leur secrétaire pour réserver ou pré-réserver des espaces de travail qui leurs sont attribués en permanence ». Des pratiques qui seraient également de mise chez Sanofi« certains chefs s’enracinent dans des bureaux » selon plusieurs salariés. Avoir un bureau fixe, beaucoup de salariés de base en rêvent. Deux assistantes nous ont expliqué s’arranger avec quatre copines de bureau pour garder la même place, chaque jour : « Une chance, notre chef est sympa, il le tolère. Mais il y a des services où les chefs sont intraitables et font du zèle. Ils obligent les collègues à changer de place tous les jours, elles le vivent très mal ».

« Clean desk » et zéro papier

Dans cette nouvelle organisation du travail, les salariés sont invités à changer d’espace dans la journée en fonction de leur activité. Cela suppose de faire un « clean desk », en français, de nettoyer son bureau quand on le quitte pour laisser la place à un collègue. « Quand on part en réunion pour plus d’une heure, il faut le nettoyer pour ne rien laisser. Plus rien. Même pas un gobelet de café ou un stylo. On fait ça tous les soirs et parfois dans la journée" explique Nadia Boukaïba-Khames, représentante du syndicat Sanofi « pharma-cadres ».

Autre bouleversement : la culture du zéro papier. Plus besoin d’armoires ni de tiroirs pour ranger ses dossiers. Tout est censé être stocké dans des serveurs accessibles de partout par les ordinateurs. Certains s’y font très bien. Mais cela a suscité de l’inquiétude avant le déménagement dans le nouveau siège, reconnaît François de Font-Réaulx, le DRH Sanofi France, qui précise « qu’il y a sur le site une zone d’archivage où peuvent être classés les documents importants ».

François de Font-Réaulx, DRH de Sanofi France
François de Font-Réaulx, DRH de Sanofi France © Radio France / Laetitia Saavedra

Au « zéro papier » s’ajoute une autre révolution : la fin de la poubelle au pied de son bureau. Désormais, pour jeter son trognon de pomme ou son mouchoir en papier, il faut marcher jusqu’à la grande poubelle de son étage.

Des salariés partagés

Beaucoup de salariés sont déstabilisés par ces changements. Mais un certain nombre y trouvent leur compte. Christophe Mendy est consultant chez accenture et travaille la majeure partie de son temps chez ses clients : « il n’y a plus de raison d’avoir un espace réservé quand on est là seulement un ou deux jours par semaine comme moi ». Les jeunes sont également adeptes de ce partage de bureaux. Ils estiment que ça leur laisse une certaine liberté d’organisation. De son côté, Delphine Olawaiye, une jeune salariée du pôle communication digitale chez Sanofi, est séduite par le brassage de population : "Les relations hiérarchiques entre les personnes sont plus assouplies. C'est plus simple parce qu'on est tous au même bureau. Qu'on soit manager, stagiaire ou collaborateur, cadre, c'est intéressant de trouver une aide insoupçonnée chez des collègues qui font partie d'une autre équipe". Pour certains comme Florence Hermand, assistante de direction chez accenture, ont fini par s’habituer : "au début, changer de bureau, ça peut faire bizarre. Quand on est petit, dès la 6eme on est habitué à changer de place… Je pense que ce sont des réflexes qu'on acquière au fur et à mesure."

Florence Hermand, assistante de direction chez Accenture
Florence Hermand, assistante de direction chez Accenture © Radio France / Laetitia Saavedra

« On est fatigués plus tôt dans la journée »

Qu’ils apprécient ou pas de ne pas avoir de bureau, la grande majorité des salariés que nous avons rencontrés sont unanimes : « on est fatigués plus tôt dans la journée ». Les plus critiques sont ceux qui exercent des professions sédentaires, et les générations plus âgées. Ils se disent fatigués de déménager sans cesse, de ne pas pouvoir se poser. Fatigués d’avoir toujours à chuchoter comme le veut la consigne, pour communiquer dans ces espaces ouverts. Ils disent avoir perdu leurs repères, comme de ne plus pouvoir personnaliser leur bureau avec la photo de leurs enfants. Patrick Parisi, élu CGT de Sanofi, affirme que ces espaces de travail, n’améliorent pas la communication mais isolent « parce qu’on ne sait plus où trouver un collègue pour lui parler ».

Patrick Parisi, élu CGT de Sanofi
Patrick Parisi, élu CGT de Sanofi © Radio France / Laetitia Saavedra

Selon Marmar Kabir, élue CGT, chez Sanofi, d’autres craignent que la perte de leur bureau ne préfigure la perte de leur emploi. Plusieurs salariés seraient partis en pré-retraite (dans le cadre du plan de départ volontaire) plus tôt pour ne pas avoir à travailler dans ces conditions.

Chaque journée devient une épreuve

Pour la sociologue du travail, Danièle Linhart, cette déstabilisation est le résultat d'une stratégie de management : "La mode dans les entreprises, c’est de dire aux gens qu’il faut qu’ils sortent de leur zone de confort. Ils sont mis dans une situation d'apprentissage permanent. Il faut être au top de sa forme, confiant, serein,arriver en forme pour s'imposer. Chaque journée devient une épreuve."

Le déménagement, 2ème source de stress après la mort d’un proche

Pour Marie Pezé, psychanalyste spécialiste des questions de souffrance au travail le lien entre l’absence de repères fixes et le stress est une évidence.

Marie Pezé, psychanalyste spécialiste des questions de souffrance au travail
Marie Pezé, psychanalyste spécialiste des questions de souffrance au travail © Radio France / Laetitia Saavedra

Selon elle, la source de stress la plus aiguë, après la perte d’un être cher, est le déménagement. Déménager, c’est perdre les mémoires procédurales : « Ces mémoires sont précieuses car elles permettent à un salarié de travailler sans avoir à reconstruire tous les jours la bonne manière d’exécuter la tache ». Donc, selon la psychanalyste, « demander à un salarié de s’installer tous les jours dans un nouvel espace de travail, pas au même étage, pas avec les même personnes, cela va représenter un stress, une fatigue supplémentaire ».

L’inspection du travail à Sanofi : « un risque potentiellement grave »

Ce risque de stress supplémentaire était déjà pointé par une lettre que l’Inspection du travail a envoyée à Sanofi en 2014 avant la mise en place du système. La Direction du Campus Sanofi-Val-de-Bièvre précise que lors d’une enquête interne, 76% de ses salariés ont indiqué être satisfaits de leurs conditions de travail.

EXTRAIT | Lettre de l’Inspection du travail envoyée à Sanofi en 2014

Lettre de l’Inspection du travail envoyée à Sanofi en 2014
Lettre de l’Inspection du travail envoyée à Sanofi en 2014 / DR

Les open-space responsables d’une hausse des arrêts maladie

Mais une étude de chercheurs suédois, publiée en 2013, il y a plus d’arrêts maladies chez ceux qui travaillent en open-space que chez ceux qui ont un bureau fixe. En moyenne on passerait, selon ces scientifiques, de 5 jours d’arrêts à 8 jours d’arrêts par an.

La préfiguration d'autres bouleversements...

Ce nouveau mode d’organisation préfigure d’autres façons de travailler, plus flexibles et plus éclatées. Avec les outils numériques, plus besoin d’armoires, de tiroirs où stocker vos dossiers. Les données sont dans des serveurs accessibles de n’importe où. Mais ce qu’on observe aujourd’hui, c’est que ce travail à distance ne se fait plus seulement à domicile. Pour Alain d’Iribarne, le président du Conseil Scientifique d’Actinéo, l’observatoire de la qualité de vie au bureau, le travail n’est déjà plus rattaché à un lieu : "On est dans une société de flux, vous circulez et quel que soit le lieu et le temps, vous êtes tout le temps susceptible d'être au travail." Apparaissent des lieux de travail partagé, de co-working comme on dit en anglais, ces bureaux loués à des entreprises indépendantes ou en fort développement. Elisabeth Pélegrin-Genel, architecte et psychologue du travail, en explique le fonctionnement : "L'entreprise réserve plusieurs places de travail à l'année, à la semaine ou au mois, dans différents lieux. Les salariés sont invités à les fréquenter parce qu'ils sont plus proches de chez eux par exemple. C'est un peu comme aller dans une médiathèque."

Elisabeth Pélegrin-Genel, architecte et psychologue du travail
Elisabeth Pélegrin-Genel, architecte et psychologue du travail © Radio France / Laetitia Saavedra

Les américains vont plus loin en proposant ce qu'ils appellent un "hôtel de travail", une idée qui vient de la Sillicon Valley en Californie. Patrick Cingolani, professeur de sociologie à l’université Paris Diderot explique : "Ces hôtels proposent à la fois un lieu de vie, et la wifi, des conditions pour travailler. C'est dans l'objectif de créer un espace de travail qui est aussi un espace d'habitat. Le moment où une personne va travailler et où elle va prendre du loisir sera beaucoup plus incertain." Les géants de la Sillicon Valley poussent la logique à l'extrême, et la frontière entre travail et vie personnelle devient de plus en plus floue, comme l'a constaté Elisabeth Pélegrin-Genel, architecte et psychologue du travail : "Le mouvement de fond c'est d'enchanter le travail par un tour de passe-passe, de ne jamais le montrer. Dans ces entreprises, on ne voit jamais une personne travailler mais on voit des trottinettes, des vélos, des murs d'escalade, des piscines… On avait connu ça dans les corons du nord, mais là on se croirait dans un village de vacances."

Les nouveaux corons connectés, c'est peut être ce qui nous attend demain... avec des personnes hyperflexibles qui pourront travailler n'importe où et à toute heure.

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