Des sociologues et des psychologues à la DGSE ? Dans la lutte antiterroriste, les services de renseignement voient le besoin d'élargir le recrutement. Elodie Guéguen a enquêté.

Un agent de sécurité, DGSE
Un agent de sécurité, DGSE © AFP / Martin Bureau

Ecoutez l'enquête en cliquant ici :

Pour lutter contre le terrorisme et la radicalisation violente, les services de renseignement intérieur ont décidé de faire appel plus massivement à des sociologues, des psychologues, des analystes. La DGSI va puiser, comme le fait déjà la DGSE - renseignement extérieur, de nouvelles recrues dans les écoles les plus prestigieuses du pays.

Le ministère de l’Intérieur s’est beaucoup trop coupé du monde de la recherche, de l’université, au cours des 10 dernières années.

Ce constat, c’est le ministre Bernard Cazeneuve qui le fait sur l’antenne de France Inter le 14 septembre 2016.

Bernard Cazeneuve
Bernard Cazeneuve © Radio France / Anne Audigier

Les attentats de Toulouse, de Charlie Hebdo, du 13 novembre ou encore celui de Nice : après chaque attaque terroriste, ces mêmes questions reviennent. Comment de jeunes Français ont pu se radicaliser, partir en Syrie pour certains, préparer puis commettre de telles attaques sans être repérés par nos services de renseignement ? Si ces attentats n’ont pu être déjoués, n’est-ce pas parce que nos services sont mauvais ?

Cela peut paraître paradoxal, mais les services de renseignement sont de plus en plus performants dans la collecte d’informations. Avec l’utilisation des nouveaux moyens de communication, les possibilités techniques de surveillance, les écoutes, le nombre de renseignements qui remonte dans les services a explosé. Le nombre d’individus surveillé ne cesse de croître – ce qui permet de générer plus de renseignements. Environ 5600 personnes sont surveillées en France pour leur radicalisation, et parmi elles, 2000 seraient directement liées au djihad. Après chaque attentat, on s’aperçoit que la plupart des terroristes étaient connus des services de police. Selon le criminologue Alain Bauer, ce qui pêche, ce n’est pas la collecte de l’information, mais le traitement, l’analyse de cette information.

L’artificier Coulibaly

Après chaque attentat, dans les minutes qui suivent l’identification d’un auteur, entre 5 et 15 kilos de documents sortent des archives, ce qui montre qu’on savait beaucoup de choses.

« Sur le 7 janvier, poursuit Alain Bauer, on a les frères Kouachi d’un côté et Amedy Coulibaly de l’autre. Les frères Kouachi sont identifiés, repérés, suivis, écoutés par les services de police qui, donc, essayent de faire leur travail, et ils enfument les policiers. Ce n’est pas la même chose lorsqu’on essaye et qu’on ne réussit pas et lorsqu’on n’essaye même pas. Mais, Amedy Coulibaly, lui, n’est pas connu, il est célèbre ! Il est le patron de son « gang » à la Grande-Borne, il est le patron de sa tôle à Fleury-Merogis, il reçoit les journalistes, il fait un documentaire. Il est aussi l’artificier du groupe Belkacem. Un artificier dans un groupe terroriste, il n’amène pas le café, il ne fait pas le ménage… C’est le numéro un ou le numéro deux du groupe. Amedy Coulibaly sort de prison et personne ne le regarde. Il n’a même pas besoin de se cacher, personne ne s’occupe de lui. Pourtant, dès qu’il est identifié, grâce à une trace ADN, on découvre tout d’un coup un dossier tellement énorme qu’on se demande même comment il n’aurait pas dû être au-dessus de la pile, clignotant et fluo la nuit ? C’est ça le souci essentiel. »

Le « souci essentiel » serait donc le traitement des informations collectées. Lorsqu’il a été entendu en mai dernier par des parlementaires, Patrick Calvar, le patron de la DGSI, a reconnu qu’il fallait faire de l’analyse une priorité :

Nous sommes face à un défi analytique.

« La complexité des problèmes et des menaces traités, explique Patrick Calvar, nous impose à recourir à des personnels non issus de la police nationale mais spécialisés dans l’économie, la finance, voire dans d’autres domaines plus opérationnels, tels que des psychologues ou des linguistes. »

La bataille de l’analyse

Les services français n’ont jamais été les champions de l’analyse, estime Alain Juillet, ancien cadre de la DGSE : « Traditionnellement, les Français étaient plus performants dans le renseignement humain. » L’un des premiers responsables politiques à en avoir pris conscience fût Michel Rocard.

L’ancien Premier ministre, décédé cet été, nous avait reçus il y a quelques mois pour évoquer ce qui l’avait poussé, lorsqu’il était à Matignon, à réformer les services de renseignement. « Je recevais tous les jours la production des services et j’étais amené assez vite à constater qu’elle était discutable, parfois franchement mauvaise, factuelle, rarement analytique. Si bien que j’ai été conduit à poser le problème au président de la République, ça l’a surpris et ça lui a déplu. »Michel Rocard poursuit le récit de ce face-à-face avec François Mitterrand : « Ça se passait un mercredi matin avant le conseil des ministres. Je lui ai dit :

Monsieur le président de la République, excusez-moi de vous dire que je trouve que la production de nos services n’est pas bonne !

Il m’a répondu : « Oui, c’est bien vrai ». Il m’a même dit : « C’est mon grand échec » ! Et il a ajouté : « J’ai tout essayé, j’ai changé beaucoup les hommes et il n’y a pas eu de résultat ». Et je lui ai dit : « Monsieur le président, je voudrais vous soumettre l’hypothèse qu’il s’agit beaucoup moins d’un problème d’hommes que d’un problème de structures, de rôles définis, d’institutions. » Alors, ça l’a troublé, il n’avait pas cette vision, nous en avons bavardé une dizaine de minutes et il a fini par me dire : « Bah, si ça vous amuse ! »... J’en ai fait même le titre d’un de mes livres... »

C’est au terme de cette discussion que Michel Rocard lança la première grande réforme de la DGSE, dans les années 1980.

Des personnes qui ont réponse à tout

Michel Rocard a toujours pensé que les services de renseignement devaient ouvrir leurs portes, élargir leurs horizons, car le renseignement intérieur (qui comprend aujourd’hui la DGSI - direction générale de la sécurité intérieure, le SCRT – service central du renseignement territorial - et la DRPP – direction du renseignement de la préfecture de police de Paris) est composé quasi exclusivement de policiers. De la même manière, pendant longtemps, seuls des militaires travaillaient au sein de la DGSE.

Alain Juillet s’en souvient très bien : « Chez les militaires, on avait tendance à recruter des officiers ou des sous-officiers de valeur mais qui n’étaient pas forcément des gens de haute qualification intellectuelle. Ce n’était pas des ingénieurs, par exemple. Aller interpréter des équations ou des résultats sur le nucléaire quand vous n’avez pas la moindre idée de ce que c’est, c’est impossible !

Il nous faut des physiciens, des techniciens, des chercheurs. Dans un service de renseignement, il doit y avoir des gens qui ont des réponses à tout.

« Des gens qui sont capables d’analyser toutes les facettes des problèmes, poursuit Alain Juillet, que l’on rencontre dans la vie. Il faut des gens qui connaissent le nucléaire, l’aéronautique, l’hydraulique, etc. Et à chaque fois ce sont ces gens-là qu’on va former pour faire de l’analyse. Ou, pour ceux qui en ont vraiment le talent, qui vont faire du renseignement. »

Trop misé sur la technologie

Selon Alain Juillet, les services de renseignement français ont aussi, sans doute, beaucoup trop misé ces dernières décennies sur la technologie. « Les Français étaient fascinés par les Américains qui étaient des champions du renseignement technique. Mais, au lendemain des attentats du 11 septembre 2001, on s’est aperçu que cette formidable machine technique des Américains, cet outil d’analyse technique, avait complètement loupé son coup ! Nous aussi on a vu arriver des responsables qui ont joué le tout-technique. »

Nous, on a toujours 10 ans de retard. On a suivi la même évolution que les Américains.

Collecter de l’information grâce aux technologies avait l’avantage de coûter beaucoup moins cher. "D’un point de vue budgétaire, il est plus simple de mettre des tas d’ordinateurs avec une personne derrière ces ordinateurs que de garder dix personnes sur le terrain", explique Eric Filiol, expert en cryptologie et virologie informatique, ancien de la DGSE, professeur dans une grande école d’ingénieurs.

Eric Filiol, expert en cryptologie et virologie informatique
Eric Filiol, expert en cryptologie et virologie informatique © Radio France / Elodie Guéguen

"En plus, la technologie c’est bien pour les pays développés. Nous sommes confrontés aujourd’hui à des pays qui ne sont pas aussi dépendants de la technologie que nous. Ils seront capables d’agir de manière beaucoup plus libre vis-à-vis de la technologie."

On a bien vu que ce n’est pas en surveillant tous les réseaux de manière inconsidérée qu’on a pu éviter les derniers attentats…

"La technologie n’est pas une réponse à tout ! poursuit Eric Filiol. On a besoin de plus de linguistes, de gens sur le terrain, de gens qui sont capables de comprendre la psychologie humaine, or, ces gens-là, on n’en a pas assez !"

Besoin de sciences sociales

Les universitaires, les chercheurs peuvent-ils apporter une expérience concrète, de terrain, aux agents du renseignement ? « Bien évidemment ! », répond Philippe Hayez, un ancien directeur de la DGSEqui enseigne aujourd’hui àSciences Po :« La connaissance des gens, des pays, elle ne s’acquiert pas faubourg Saint-Germain ou dans le VIIème arrondissement de Paris, elle s’acquiert sur le terrain. Quand on fait une thèse, si on s’intéresse à une minorité, une langue, un pays, on va sur le terrain. Et puis, l’université c’est une vie, une carrière consacrée à un sujet, parfois très pointu, comme une minorité philippine. Alors, évidemment, le spécialiste d’une minorité philippine, il n’a pas grand avenir pour un concours administratif. Mais le jour, comme nous l’avons connu dans les années 2000, où vous avez une prise d’otages, à Jolo, dans les Philippines, là vous n’avez pas de linguiste, vous n’avez pas de gens qui ont les bonnes compétences. »

Il y a un intérêt commun à faire un effort plus grand, il faut que le monde du renseignement accepte prudemment de s’ouvrir un peu plus !

Dans la lutte antiterroriste, les recherches en sciences sociales paraissent incontournables aujourd’hui. Les services de renseignement en ont pris conscience au lendemain des Printemps arabes, lorsqu’ils se sont aperçus qu’ils n’avaient pas bien vu venir ces révolutions importantes. « Ce que les sciences humaines et sociales peuvent apporter, c’est précisément de diriger le regard et l’analyse vers des ressorts qui sont inhabituels, explique Sébastien-Yves Laurent, historien, spécialiste des services secrets, professeur à l'université de Bordeaux où il est coresponsable du Master Sécurité globale et analyste trilingue.

La leçon des Printemps arabes ? C’est une évolution interne aux sociétés face à l’autoritarisme et aux difficultés socio-économiques.

« Et ce n’est pas ce vers quoi la plupart des services dirigent leur regard, poursuit Sébastien-Yves Laurent. Finalement, les sciences humaines et sociales permettent de comprendre les bouleversements sociaux et sociétaux. Et, ça, c’est quelque chose que, peut-être, la leçon des printemps arabes a permis aujourd’hui d’apprendre et d’engager une réflexion autour de la nécessité de mieux observer ces transformations sociales et sociétales. »

Dans la lutte antiterroriste, les sciences sociales ont également un rôle à jouer. Des sociologues, des psychologues peuvent aider les policiers du renseignement à repérer des terroristes en gestation. Olivier Chopin, directeur de programme à Sciences Po, l'assure :

La capacité que nous aurons de « déradicaliser » des individus va dépendre aussi de sciences sociales, de sciences sociologiques, cliniques.

« Des sciences qui ne sont pas directement dans la sphère de compétence des services de renseignement, termine-t-il.Sébastien-Yves Laurent ajoute « Les sciences sociales ne permettront jamais d’expliquer le passage à l’acte mais elles permettront de créer un environnement de connaissances permettant de mieux appréhender les phénomènes notamment de radicalisation ».

Le CNRS mobilisé

Les recherches sur les questions de radicalisation et de terrorisme existent mais elles ont été longtemps ignorées. Les chercheurs ont l’impression qu’on a découvert leurs travaux au lendemain des attentats de Charlie Hebdo. Sandra Laugier, chargée de mission au CNRS, chargée des relations entre les questions de sciences et de société, explique : « En janvier 2015, on a demandé au CNRS de soutenir des projets sur la déradicalisation, l’islam, le terrorisme. »

Nous avons dû faire la preuve que ces recherches existaient, depuis longtemps et en masse !

« Beaucoup de travaux, qui justement alertaient sur la situation, avaient été menés, que ce soit au plan de la géopolitique ou dans les territoires, mais aucune de ces recherches n’avait été suivie d’effets, se désole la philosophe. Je pense que c’est ça le problème. On se rend compte que les recherches et notamment en sciences humaines et sociales ne sont pas assez prises en compte par les politiques publiques ».

Le CNRS a voulu montrer qu’il pouvait apporter sa contribution dans la lutte antiterroriste. Au lendemain des attentats du 13 novembre, le centre a lancé un appel à projets spécifique aux chercheurs. 200 scientifiques ont proposé des projets concrets. Plus d’un quart de ces projets ont été lancés et financés. Sandra Laugier a été frappé par les réactions à cet appel :

Toutes les disciplines se sont mobilisées : des chimistes, des mathématiciens, des ingénieurs, des biologistes...

« On a eu par exemple des propositions de chimistes sur la neutralisation d’explosifs, poursuit Sandra Laugier, on a eu un projet avec des mathématiciens et des ingénieurs sur la protection des grands édifices que sont les cathédrales, des projets de biologistes qui analysaient la signature olfactive de certains produits ou de personnes de façon à pouvoir ensuite retrouver leur trace. Donc, des projets vraiment innovants au plan scientifique et qui visaient à engager tout le monde dans cette lutte contre le terrorisme. »

Mariage forcé

Dès 2009, la DGSE a pris conscience qu’il lui faudrait élargir son horizon en puisant de la « matière grise » dans les écoles les plus prestigieuses. Le renseignement extérieur recrute aujourd’hui massivement à Polytechnique, Centrale, Sup Telecom, ou même à l’ENA. Depuis quelques mois, la DGSI suit le mouvement. Mais ce n’est pas simple, les blocages sont nombreux, entre les chercheurs et les policiers on a parfois l’impression d’assister à un mariage forcé.

Le problème est culturel. En France, les élites ne se sont jamais tournées spontanément vers les services de renseignement. « Chez nous, le renseignement est toujours quelque chose qui est mal accepté, qui est peu inavouable, qui est peu considéré, et naturellement nos élites n’y envoient pas leurs enfants, explique Eric Denécé, professeur et directeur du Centre français de recherche sur le renseignement. Les gens « les plus brillants » ne se dirigent pas vers ce type de formations ». Il poursuit :

Dans la classe dirigeante, il y a toujours une forme de mépris ou de défiance à l’égard du monde du renseignement.

Alain Juillet affirme en avoir fait les frais lorsqu’il était à la DGSE affirme qu' « en faisant un métier pareil, vous étiez forcément mauvais et perçus comme des incapables ! » :

Il y a une époque dans les services de renseignement, on était à mi-chemin entre « Les Barbouzes » et « Les tontons flingueurs » !

Barbouzeries

Philippe Hayez reconnaît aussi qu’en France, certains clichés ont la vie dure : « Il y a eu un certain nombre de crises - l’affaire Dreyfus, l’affaire Ben Barka dans les années 60, l’affaire du Rainbow Warrior,… - qui laissaient penser qu’il y avait là des officines, des barbouzeries, et que l’intelligence n’était pas présente dans ces lieux.C’était souvent pour des fonctionnaires, civils ou militaires, un second choix, par défaut. »

On n’échappe pas à la perception pesante : que les services français étaient des lieux nauséabonds où il se passait de drôles de choses.

« Une mère de famille, continue Philippe Hayez, ne rêvait pas pour ses enfants d’être espion, d’être agent de renseignement, si on met de côté le côté glamour un peu clinquant de la fiction. » Ces deux univers du renseignement et de la recherche ont longtemps été étanches pour des raisons idéologiques. D’un côté, les chercheurs et les universitaires ont toujours perçu les services de renseignement comme des officines peuplées par des militaires de droite. De l’autre, les services ont longtemps considéré que le milieu de l’enseignement et de la recherche était forcément politisé, militant et de gauche.

Cette étanchéité a une conséquence très concrète : le renseignement n’est toujours pas considéré, en France, comme une discipline qui s’apprend et qui s’enseigne. « Il n’existe toujours pas en France à l’heure actuelle de diplôme spécifique sur les questions de renseignement, regrette Eric Denécé. Il existe çà et là des cours, des séminaires à Sciences Po, à Bordeaux, à Lille, à Lyon, dans plusieurs universités, mais ça reste encore très timide, ce ne sont pas toujours des spécialistes qui font ces enseignements. » Pour entrer dans l’un des six services français de renseignement, le concours administratif reste, encore aujourd’hui, la voie royale.

Pas de diplôme de renseignement

En la matière, la France est à la traîne par rapport à de nombreux pays occidentaux. « Britanniques et Américains ont une vingtaine d’années d’avance sur nous, la multiplication des diplômes très spécialisés, des diplômes d’analyse, de contre-ingérence, de cryptologie, de sécurité des systèmes d’information existent beaucoup aux Etats-Unis, détaille Eric Denécé. Les Anglais ont également développé beaucoup de diplômes sur la lutte antiterroriste, la contre-radicalisation. » Selon l’expert, l’Espagne et l’Italie seraient aussi en avance sur la France : « Les Espagnols ont monté un master qui est soutenu par le service de renseignement espagnol, le CNI, et les Italiens ont plusieurs diplômes de niveau bac + 5 qui préparent les gens – des politiques, des universitaires, des journalistes, etc.- à mieux comprendre le monde du renseignement. »

Modèle anglo-saxon

En matière de renseignement, les pouvoirs publics français voudraient aujourd’hui prendre comme modèles les pays anglo-saxons. Sébastien-Yves Laurent explique :

Aux Etats-Unis et en Grande-Bretagne, les organes de renseignement se sont adossés aux lieux où étaient formées les élites, c’est-à-dire sur les universités.

«Ces pays n’ont pas de grandes écoles, poursuitSébastien-Yves Laurent, il n’y a que des universités et les élites sortent de ces universités. Dans ce pays, les services se sont donc adossés aux universités et ils ont utilisé les connaissances et les savoirs qui sont ceux des sciences humaines et sociales, qui, très naturellement, servent à former des analystes. Et ces connaissances, les analystes les mobilisent ensuite face aux menaces, aux dangers, aux incertitudes. »

Dans les pays anglo-saxons, les agences nationales de sécurité ne se contentent pas de recruter directement sur les campus. Elles financent des masters et des doctorats. Aux Etats-Unis, l’Etat propose jusqu’à 40 mille dollars à un jeune pour qu’il choisisse d’étudier une langue rare, à condition, bien évidemment, qu’il mette ses compétences futures au service des services étatiques. « Le passage par l’Etat est parfois l’un des moyens d’achever son parcours universitaire et le passage à l’université est l’une des possibilités de travailler dans le gouvernement, note Olivier Chopin. Ce sont, historiquement, deux mondes qui s’interpénètrent et se soutiennent l’un l’autre. » Cette collaboration peut aller encore plus loin lorsque ces deux mondes travaillent ensemble. « Les Américains ont développé dans leurs armées, notamment le corps de « marines », toute une école d’anthropologie militaire qui est extrêmement concrète, explique Sébastien-Yves Laurent. Dans une perspective opérationnelle, sur le terrain, les « marines » utilisent les apports de cette anthropologie pratiquée sur le terrain par des anthropologues américains, pas par des militaires. »

Scénaristes d’Hollywood

Les Américains vont même beaucoup plus loin depuis les attentats du 11 septembre 2001. Ils sollicitent le monde de la culture pour anticiper les menaces terroristes. « La CIA, le Pentagone, etc., ont fait appel à des scénaristes de Hollywood qui font les films ou les séries télé pour imaginer des scénarios d’attaque qu’eux-mêmes n’avaient pas prévu, ou pour imaginer des conséquences qu’il pourrait y avoir de certains scénarios d’attaques, explique le professeur Olivier Chopin. Ça nous a donné de très bonnes séries sur les zombies, sur les services secrets, etc. Ces fictions permettent de faire une sorte d’expérimentation virtuelle. »

L’imagination, la créativité, la fiction ont fait leur entrée à côté de l’analyse, de l’investigation journalistique, de la recherche universitaire.

« C'est l’un des éléments qui structure aujourd’hui l’environnement politique dans lequel les services secrets doivent fonctionner au quotidien », termine Olivier Chopin.

Contractuels

Très loin d’Hollywood et de ses grosses productions, les services français de renseignement intérieur ont commencé leur mue en intégrant de nouveaux profils. En tout, sur la période 2012-2018, le ministère de l’Intérieur aura créé 1897 postes d’ingénieurs, de techniciens, de linguistes et d’analystes dans ces services, dont 1150 affectés à la seule DGSI. Aujourd’hui, la DGSI compte 10% de contractuels – personnes embauchées sous contrat, qui ne sont pas fonctionnaires de police. L’objectif est d’arriver à 17%, a expliqué Patrick Calvar en mai dernier devant les députés composant la Commission d’enquête, relative aux moyens mis en œuvre par l’Etat pour lutter contre le terrorisme – la part des fonctionnaires de police baissera, passant de 73 à 68%.

Mais ces recrues « contractuelles » resteront minoritaires. Notamment parce que les policiers du renseignement ne voient pas tous d’un très bon œil l’arrivée de personnes qui ne sont pas du sérail. Lorsque la DGSI avait décidé de « s’ouvrir », les syndicats policiers avaient d’ailleurs posé quelques conditions. « Ça a été une inquiétude, d’abord parce que, culturellement, c’était quelque chose de tout-à-fait nouveau, explique Céline Berthon, secrétaire générale du SCPN, syndicat des commissaires de la police nationale.

Nous étions très attachés à ce que cette direction reste une direction policière, opérationnelle.

« Il faut se souvenir de ce qu’est son cœur de métier, poursuit Céline Berthon, et il n’était pas pour nous question que ça sorte du périmètre traditionnel de présence et de compétence des policiers. On s’est assurés dès le début qu’on resterait sur une majorité de policiers. »

Greffe délicate

Yves Trotignon, ancien agent de la DGSE, reconnaît que les services de renseignement sont des lieux corporatistes où il est difficile pour des analystes « civils » de faire leur place. « La greffe prend difficilement, observe Yves Trotignon. Ce sont des métiers particuliers qui ont une très forte image auprès de leurs membres. Vous êtes un policier, un analyste, membre d’un service de renseignement, vous êtes très fier de ce que vous faites. Donc il faut avoir la légitimité quand on arrive et qu’on est une jeune recrue, on peut s’imposer par la compétence, par le travail, par les résultats, et il ne faut surtout pas être confronté à du corporatisme, à des gens qui vous disent : « Tu n’es pas officier, tu n’es pas policier, tu n’as jamais travaillé en commissariat, donc tu n’y connais rien. ». Ce n’est pas vrai ! Un policier, un espion ou un militaire n’a pas la science infuse et, évidemment, un universitaire ou un jeune diplômé qui arrive de Sciences Po ou de la Sorbonne n’a pas été formé. Il ne sait pas traiter une source, il ne sait pas utiliser du renseignement technique, mais il doit s'imposer une vérité absolue qui est qu’une fois qu’on est dans un service, on en est membre ! »

C'est difficile d’entendre que des gens rentrent dans les services et y sont malheureux parce qu’on leur dénie une légitimité.

Le ministère de l’Intérieur entend bien superviser la délicate greffe en cours dans ses services de renseignement. Il installera le 10 octobre 2016 un comité des études censé coordonner des recherches autour du terrorisme, des libertés publiques ou encore de la laïcité. Ce comité s’appuiera sur « des personnalités issues du monde de la recherche et de l’université dont les travaux font autorité dans les domaines intéressant le ministère de l’Intérieur », précise Bernard Cazeneuvedans un communiqué de presse. Le ministère promet aussi d’octroyer prochainement des allocations de recherche à des universitaires sur des sujets qu’il considère comme prioritaires.

►►► Voir la page de l'émission "Secrets d'Info" en cliquant ici.

Programmation musicale :
"Aviation", The Last Shadow Puppets (2016)

Ce contenu n'est pas ouvert aux commentaires.