Un an après les attentats de Paris, Isabelle Souquet a enquêté sur une conséquence indirecte de ces attaques : la multiplication des agents de sécurité privés.

Agent de sécurité privé
Agent de sécurité privé © Radio France / Isabelle Souquet

Présence des agents de sécurité : l'effet psychologique

Avec l'Etat d'urgence qui dure, les policiers sont épuisés. Des employés de société de sécurité privés viennent donc en renfort. Lorsque les deux programmes de protection de la population, le Plan Vigipirate et l’Opération Sentinelle, ont été élevés après l’attaque contre Charlie Hebdo, des agents de sécurité privés sont venus en complément de ce dispositif. Ils surveillent des bâtiments, contrôlent les visiteurs, vérifient les bagages. Avec pour objectif de montrer que la situation est sous contrôle, comme l’explique le criminologue Alain Bauer :

Vigipirate est fait pour rassurer la population.

"L'idée générale est que nous avons encore la maîtrise de notre territoire . Mais si j'ai peur, mon regard peut accrocher un uniforme, quelqu'un qui peut me rendre confiance".

C’est aussi l’analyse de Fréderic Ocqueteau, chercheur au CNRS : "C'est de la grosse rigolade l'histoire de l'inspection des sacs. Le génie est de faire croire que vous êtes en sécurité dans une population apeurée."

Louis Caprioli, un ancien patron de la DST, aujourd’hui conseiller de Géos, pense que la présence de plus en plus de vigiles, éloigne tout de même la menace terroriste des lieux les mieux gardés : "Si on pouvait rentrer dans des lieux publics avec facilité, les attentats prendraient de l'ampleur tous les jours."

Le secteur des sociétés de sécurité en difficulté

Aujourd’hui, 6000 entreprises de sécurité existent en France, ce qui représente un chiffre d’affaires de 25 milliards d’euros. Mais paradoxalement, s’il est en expansion, le secteur est en difficulté. "Trop d'entreprises se livrent une guerre des prix, souligne Patrick Haas, rédacteur en chef du magazine spécialisé En toute sécurité, avec des tarifs qui sont un non-sens économique. La profession est dans une morosité structurelle."

La demande de sécurité est forte mais personne n’est prêt à y mettre le prix, et les tarifs sont tirés à la baisse. Or, dans ce secteur, 90% du prix des prestations passe dans les salaires. Serrer les prix au maximum veut donc dire que les agents sont payés au lance pierre, souligne Florent Lecocq, délégué CGT et lui-même agent de sécurité :

On est obligé de cumuler deux emplois pour arriver à vivre à Paris.

Les outils et les conditions de travail des agents en subissent aussi les conséquences : "Pour un contrôle, poursuit Florent Lecocq, il faut que je prenne le temps de faire ouvrir son bagage à la personne, sauf que j'ai du monde qui attend, j'ai un rendement à avoir. Je n'ai pas de détecteur de métaux, donc je fais mal mon métier."

Il est donc légitime de se demander si la sécurité est correctement assurée, d’autant plus que dans ce métier, il y a aussi beaucoup de missions très courtes. Florent Lecocq estime à 64% le nombre de CDD.

Policiers en uniforme et en civil
Policiers en uniforme et en civil © Radio France / Isabelle Souquet

Des sociétés pas toujours dans la légalité

Cinq sociétés de sécurité privée accaparent à elles seules un quart du marché depuis des années, et font plutôt du bon travail. Mais à côté, de la PME à l’auto entrepreneur, une myriade de sociétés sous-traite du personnel, ce qui peut poser problème, explique Pierre Brajeux, le PDG de Torann France : "Des centaines, voire des milliers, ne vivent que parce qu'elles sont sous-traitant de grosses entreprises, c'est pas du tout légal."

Quand l’instance de contrôle et de régulation de la profession - le CNAPS - a été créée en 2012, un certain nombre d’irrégularités et de manquements ont été découverts : "Des faux agents, des agents non formés, explique Alain Bauer qui a été le premier président du CNAPS, des agents sans carte, des maîtres-chien qui faisaient plus peur que le chien..."

Lors de sa première année d’exercice, Alain Bauer a fait fermer deux mille entreprises. Autre mauvais exemple : la société Maori. Pour asseoir sa notoriété, elle avait recruté un général et un préfet en retraite dans son comité de surveillance. Mais quand un ancien préfet, Rémy Pautrat, s’est penché sur le fonctionnement de l’entreprise, il a découvert des pratiques douteuses. Le dirigeant avait créé une entreprise qui faisait travailler, en France, dans son groupe, des salariés situés à l'étranger, sans être déclarés à la sécurité sociale. "Nous avons démissionné collectivement", conclut Rémy Pautrat.

Etre agent de sécurité : contenu et conditions de la formation

Pour avoir accès à une formation, il faut passer un test qui permet de savoir si la personne parle correctement français, si elle sait lire, écrire et compter. Si ces critères sont remplis, une formation de 140 heures est alors dispensée. A titre de comparaison, un policier municipal suit une formation d’un an, et un policier national de trois ans ! Les agents de sécurité eux-mêmes, comme Florent Lecocq, reconnaissent que ce n’est pas suffisant :

140 heures de formation, c'est insuffisant.

"Tout ce que l'on doit savoir demande du temps, des jeux de rôle, de la pédagogie. Il faudrait au moins 200 heures. Une vraie formation reste un bac professionnel en trois ans."

Il y a 600 centres de formation en France, et pour en créer un, il suffit de demander un agrément. Toutes ces formations sont sanctionnées par un certificat de qualification professionnelle délivré par l’Etat. Depuis peu, ces formations sont contrôlées par le CNAPS, et cet été 2016, il y a eu quelques surprises, Florent Lecocq renchérit :

"S'il n'y a pas de salle de formation, c'est qu'il n'y a pas de formation. S'il n'y a pas d'outils de formation, c'est qu'il n'y a pas de formation. Quand ils ont 100% de réussite à tous les examens, c'est soit qu'ils ont les meilleurs élèves du monde, soit ils ont décidé unilatéralement de donner les diplômes."

Résultat : comme pour les entreprises de société privée, les centres de formation sont autoritairement fermés. Un projet d'école nationale de formation à la sécurité privée est avancé. Il est soutenu par l’Union des Entreprises de sécurité privée, qui rassemble les sociétés du secteur. Pour son président, Jean-Claude Tarlet, ce type d’école, à terme, est une nécessité : "Les 140 heures constituent aujourd'hui le point d'entrée dans la profession. L'école doit aussi ouvrir vers tous les métiers de la sécurité, avec un statut mieux reconnu, plus protecteur."

Depuis peu, des agents de sécurité sans uniforme se font très discrets dans les aéroports. Ils font offices de "profilers" pour essayer de détecter d’éventuels suspects. Ce métier exige de nouvelles compétences, et donc des formations complémentaires.

Le port de l'arme

Historiquement, en France, être armé est un tabou, il y a énormément de garanties autour de l’armement, c'est à l'Etat d’en prendre la responsabilité, comme le rappelle le chercheur du CNRS Fréderic Ocqueteau : "On ne s'est jamais engagé dans un armement de la vigilance privée, similaire à la sécurité publique. On a une histoire du danger d'une sécurité privée qui peut basculer dans des régimes autoritaires. Aux Etats-Unis tout citoyen a le droit d'être armé."

La France a délégitimé la société civile de pouvoir faire sa propre justice.

Deux catégories de personnes sont déjà armées : les convoyeurs de fonds qui ont une formation spéciale et qui appartiennent à des entreprises dédiées au transport de devises, et des anonymes. Toute personne estimant être menacée peut faire une demande de port d’arme, que le préfet peut approuver. Mais l’armement privé est régi par une loi qui n’est toujours pas en vigueur. C’est un non-sens pour le préfet Jean-Paul Celet, le directeur du CNAPS : "La loi autorise les agents de sécurité privés, dans des gardes statiques, à porter une arme. Mais le décret qui devrait définir le cadre de ce port d'arme, n'est pas défini."

C'est ainsi que des étrangers en France ont parfois le droit d’être armés, alors que les agents français ne le peuvent pas. Par exemple, Alain Bauer explique que lorsque des personnalités étrangères viennent en France avec des agents privés, le ministère des affaires étrangères demande une dérogation au ministère de l'Intérieur, qui leur permet d'être armés sans carte professionnelle.

Evolution des métiers de la sécurité

Avec la montée en puissance du terrorisme, des centaines d'enquêtes sont en cours, ce qui est extrêmement chronophage. Pour Louis Caprioli, l’ancien patron de la DST, il faut déployer des moyens énormes pour surveiller une seule personne suspectée de terrorisme.

Louis Caprioli, conseiller du groupe Géos et ancien patron de la DST
Louis Caprioli, conseiller du groupe Géos et ancien patron de la DST © Radio France / Isabelle Souquet

Selon lui, il faut environ 18 personnes "avec des voitures, des motos, et la nécessité au bout de quelques jours de les changer pour pas qu'ils soient reconnus. Les services ont du mal à suivre , il faut faire des choix".

A terme, il faudra donc mieux répartir les rôles. La police et la gendarmerie ont besoin de se recentrer sur leur cœur de métier : les enquêtes et l’investigation. Cela signifie qu'il va falloir abandonner certaines tâches, comme la sécurisation des transferts de détenus au palais de justice ou à l’hôpital. Une mesure a été mise sur la table après les manifestations de policiers en colère, mais qui, de fait, était sur la table depuis longtemps. Si les policiers sont favorables à cette mesure, certains gradés sont plus réservés, à l’image de Céline Berthon, la secrétaire générale du syndicat des commissaires : "Il faut qu'on soit attentif pour ne pas gaspiller des effectifs qui pourraient être plus utiles ailleurs. Je ne verrai pas la sécurité des transports de détenus déléguée à la sécurité privée de manière immédiate."

Les agents de sécurité privés pourraient également apporter leur soutien aux services de renseignement. Certains d'entre eux sont déjà au contact du public dans les magasins et les entreprises. Ils sillonnent les quartiers. Ils disposent donc d’informations qui pourraient aider les enquêteurs. Ce travail en commun est en train de se dessiner, comme l'explique Fréderic Ocqueteau, du CNRS :

Les services de renseignement attendent beaucoup de la sécurité privée.

Selon le chercheur, les agents de sécurité privés peuvent jouer un rôle d'alerteur, en repérant par exemple des signaux faibles de radicalisation.

L'institution policière ne semble pas prête à partager l'ensemble de ses missions : d'accord pour se recentrer sur les missions d'enquêtes et d'investigation, mais pas d'accord pour institutionnaliser une collaboration.

  • Programmation musicale : "Five Minutes", Her

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