Respecter l'autre, le consentement, son propre corps, ne pas se limiter à des jouets ou des métiers "de garçon" ou "de fille"... Autant de thématiques éducatives qui doivent beaucoup au combat féministe. Journaliste indépendante et mère de trois enfants, Lucile Bellan publie un "Petit traité d'éducation féministe".

Filles et garçons dans une cour d'école du Tarn-et-Garonne en mai 2020
Filles et garçons dans une cour d'école du Tarn-et-Garonne en mai 2020 © AFP / Patricia Huchot-Boissier

À l'origine de ce livre, il y a un constat : "Aujourd'hui, le féminisme qu'on entend, à juste titre parce que c'est important, se concentre sur les choses qui ne vont pas, sur des violences, des choses qu'on a besoin d'entendre. Moi, j'avais envie d'apporter une autre voix, tournée vers ce qu'on fait ensuite, comment on plante les meilleures graines pour le futur, pour une société plus égalitaire ?"

Pour la journaliste Lucile Bellan, cela passe par les enfants, "qui sont des pages vierges" de tout préjugé sur ces questions. Bref, "envisager le féminisme sous un angle de construction que de déconstruction". Elle nous donne six conseils généraux pour que les enfants d'aujourd'hui deviennent des adultes meilleurs.

1 - Garder à l'esprit qu'il n'est jamais trop tôt

Si bien évidemment, l'échange avec les enfants attendra qu'ils puissent eux-mêmes s'exprimer, l'éducation sur un modèle féministe, comme toute éducation, commence "dès le début" : "Ça commence par le choix de vêtements genrés dès la naissance : il faut se poser la question de savoir si on veut genrer ou dégenrer. Idéalement, on dégenre un maximum : ça n'a pas un grand intérêt de genrer des bébés, c'est commencer à leur mettre des carcans avec lesquels ils vont devoir vivre après. La question, c'est : comment laisser une plus grande liberté aux enfants pour être ce qu'ils sont vraiment ?"

Le dialogue peut ensuite s'établir dès que l'enfant se pose des questions. "Ça commence assez tôt, en réalité : vers 3, 4 ans,  ils commencent à poser des questions sur le fait d'être une petite fille ou un petit garçon, c'est quoi les différences, papa, maman, la société, l'école... Toutes ces questions débarquent assez vite. Les enfants posent des questions parce qu'il y a des choses qui les étonnent, ou qui les interpellent. Si on commence dès le départ à leur expliquer qu'il y a plein de modèles, que le modèle de la famille dans laquelle il grandit n'est pas le seul ni le meilleur modèle, mais le meilleur modèle pour les membres de cette famille spécifiquement, l'enfant va avoir une autre façon d'aborder le monde aussi. Il va être plus à l'aise avec l'idée que le monde est riche, et les modèles multiples. Il y aura une curiosité naturelle pour les modèles différents."

2 - Ne pas avoir peur d'aborder la question du consentement

"Pendant quelques décennies, on a un peu mis de côté cette question, on l'a mise sous le tapis. On ne parlait du consentement que pour des problématiques d'âge adulte", estime Lucile Bellan. "En réalité, le consentement des enfants, c'est primordial et ça peut s'apprendre très tôt, avec des choses très simples."

Par exemple, "on ne force pas son enfant, s'il ne veut pas, à embrasser les adultes pour leur dire bonjour. On lui apprend à dire bonjour de la manière avec laquelle il est à l'aise. Donc on apprend la politesse à son enfant, le respect, mais pas le faire de devoir, parce qu'il y a un adulte,en quelque sorte 'donner son corps' dans l'interaction."

"Dans la question du consentement, il y a aussi tout simplement apprendre assez tôt à son enfant à se nettoyer seul, à ne pas être dépendant d'un adulte pour tout ce qui concerne son corps. Les adultes ont évidemment un rôle de contrôle sur l'hygiène et les apprentissages, de vérification que c'est bien fait parce que ce sont des choses qui s'apprennent sur quelques années. Mais par contre, on n'apprend pas à son enfant que les adultes ont le droit de le toucher."

3 - Laisser son enfant choisir comment s'habiller

"La question du genre, ça commence avec les pyjamas dès la naissance, et après on se rend compte que c'est un tunnel, où on finit par acheter des chaussures ou des vêtements au rayon fille ou garçon toute sa vie !" Un carcan inconscient qui peut finir par devenir pesant pour certains enfants ou adultes. La journaliste conseille donc de "penser en-dehors de la boîte". 

"L'enfant peut avoir le choix", rappelle-t-elle. "Bien sûr, il y a des pressions sociales, liées à l'école ou aux petites camarades par exemple. Mais si à la maison, on n'enferme pas l'enfant dans cette problématique de genre, il va être beaucoup plus à l'aise pour exprimer sa propre identité, et la défendre vis-à-vis des autres. Et même à l'école, c'est tout à fait possible que les enfants entendent ce genre de choses : ce n'est pas l'autoroute vers le harcèlement scolaire, contrairement à ce qu'on pourrait penser. Si son enfant veut exprimer son identité de genre d'une manière différente ou alternative, si on a la chance d'avoir un bon dialogue avec l'équipe scolaire, ce qui est très important, ou avec son enfant pour qu'il exprime si des choses se passent mal, il n'y a pas de problème."

4 - Leur faire découvrir autre chose que ce que tout le monde regarde

"On a l'impression que les enfants sont censés tous se nourrir des mêmes choses : il faut aller voir 'La Reine des Neiges' ou 'Cars' au cinéma... Il y a quelque chose de très normé dans la culture et dans la façon dont les parents abordent la culture", regrette Lucile Bellan. "C'est aussi lié au fait qu'ils sont souvent épuisés ! C'est plus facile de mettre son enfant devant Peppa Pig, parce que tous les enfants regardent Peppa Pig, et qu'on se dit que s'il y avait un problème, tout le monde le dirait, que d'aller chercher des choses à l'extérieur."

Pourtant, le choix est particulièrement vaste désormais. "Il y a aujourd'hui des plateformes de VOD spécifiques pour les parents qui veulent proposer des choses plus internationales... Il y a des choses sur Netflix aussi qui sont très intéressantes, et qui proposent par exemple des modèles de familles différentes. Dans le livre, je cite par exemple 'Les As de la Jungle' : ça a l'air d'être un truc un peu bête et hystérique, les enfants adorent... Mais il y a des animaux qui s'adoptent entre espèces ! Ils montrent qu'on peut construire une famille de façon différente, que la famille c'est pas forcément un truc de sang. C'est beaucoup plus intéressant que ça en a l'air."

Cela passe aussi par un développement du sens critique des enfants. "La question, c'est pas seulement ce qu'on montre aux enfants, c'est la façon dont on en parle avec eux, et comment eux peuvent en parler. On peut proposer à son enfant de regarder quelque chose qui n'est pas très bon : le plus important c'est que l'enfant s'en rende compte et puisse l'exprimer." Donc ne jamais hésiter à demander à son enfant, à la fin du dessin animé, ce qu'il en a pensé. "C'est aussi une base pour créer une relation plus sereine entre parents et enfants, il y a un partage et un dialogue sur autre chose que 'dépêche-toi', 'mets tes chaussures', 'lave-toi les mains' et ainsi de suite."

5 - Expliquer comment fonctionne (tout) son corps et celui de l'autre

"Ce sont des choses sur lesquelles ont met encore de grands tabous", selon Lucile Bellan, pour qui ces questions sont pourtant abordables à différents âges. "Ça va avec l'apprentissage de l'hygiène et du consentement : naturellement, on en arrive à mettre des mots précis sur des choses et sur des parties du corps. Cela évite de mettre des espèces de mots enfantins qui ne veulent rien dire, ou de montrer des livres pour enfants où des zones entières sont cachées, sans aucune info. Cela fait que les enfants, en particulier les petites filles, ne connaissent rien sur leur corps !"

Or d'un point de vue féministe, c'est "un outil de pouvoir extrêmement important, de savoir ce que l'on est et comment on fonctionne en tant que femme". "C'est important aussi pour les petits garçons, pour créer de l'empathie, de savoir comment le corps des petites filles fonctionne, de manière différente du leur."

6 - Avoir confiance en soi pour donner confiance à son enfant

Permettre à son enfant d'avoir confiance en soi est un élément essentiel de l'éducation, et c'est un objectif imbriqué avec les précédents. "Quand on apprend que les corps sont différents, que les sexes sont différents même, on a moins de problèmes de complexes. On est plus à l'aise avec son corps et celui des autres."

Mais il ne faut pas non plus oublier que la confiance en soi de son enfant dépend de celle que l'on montre en tant que parent. "Il y a la question de ce qu'on dit sur soi. Les adultes qui entourent les enfants doivent aussi travailler sur eux, pour ne pas exprimer à l'oral, autour des enfants, des doutes qui n'ont pas à rentrer dans leur esprit. Ça va de 'je suis trop moche aujourd'hui' à 'je suis nul dans mon travail'... Quand on est parent ou accompagnant d'enfant, il ne faut pas s'en servir comme miroir pour toutes nos propres insécurités."

D'ailleurs, "c'est intéressant, quand on a des enfants, de se dire que c'est le bon moment pour travailler sur sa propre histoire familiale et personnelle. En face, on a une page blanche et on ne veut pas l'éclabousser avec ses propres problèmes. Les parents disent souvent qu'ils veulent que leur enfant ait confiance en lui, et ne voient pas qu'ils ne sont pas bienveillants vis-à-vis d'eux-mêmes. Et ça, les enfants s'en rendent compte."

► ALLER PLUS LOIN - "Petit traité d'éducation féministe", par Lucile Bellan (éditions Leduc)