Les "gilets jaunes" ont commencé à manifester il y a six mois. Depuis autant de temps, David Dufresne recense minutieusement les images des manifestations qui s'apparentent à des "violences policières" avec ses tweets "Allo @Place_Beauvau". Pour quel bilan ?

Quelques 2 400 personnes et 1 700 membres des forces de l'ordre ont été blessés lors de ces six mois de manifestations, selon le décompte du ministère de l'Intérieur arrêté à la veille du 1er-Mai.
Quelques 2 400 personnes et 1 700 membres des forces de l'ordre ont été blessés lors de ces six mois de manifestations, selon le décompte du ministère de l'Intérieur arrêté à la veille du 1er-Mai. © Radio France / Julien Mougnon

Visages tuméfiés, membres amputés, cicatrices spectaculaires, les Français ont découvert au cours de la crise des "gilets jaunes" des images de manifestants auxquelles ils n'étaient pas habitués. Des manifestants blessés par des policiers. Comme jamais auparavant, ces manifestations ont été abondamment filmées et les images largement diffusées par les protagonistes eux-mêmes. Chacun filme, diffuse, commente, et l'utilisation des smartphones et des réseaux sociaux ont joué un rôle déterminant dans le déroulement de la crise qui a démarré le 17 novembre 2018.  

Le phénomène est en partie dû au travail de recensement effectué par le journaliste, documentariste et écrivain David Dufresne sur son fil Twitter. 

Depuis début décembre, il recense tous les cas éventuels de "violences policières" qui se sont produits depuis que les "gilets jaunes" ont lancé leur mouvement, le 17 novembre. Un recensement scrupuleux "dans le but de donner à voir la violence systémique", selon ses mots. Une oeuvre qui agace les forces de l'ordre parce qu'elle participe à faire passer le terme de "violences policières" dans les conversations courantes, semant parfois la confusion entre ce qui relève de l'usage légitime de la force et de la bavure policière. Il dénombre à ce jour 795 "signalements". Il s'agit de vidéos qu'il soumet au débat public en les signalant au ministère de l'Intérieur auquel ces messages sont systématiquement adressés par la formule Allo @Place_Beauvau.  

Pour ce travail, David Dufresne a reçu le Grand Prix des Assises du journalisme à Tours, et a été invité sur de nombreux plateaux télé. Par exemple en janvier, il décrypte l'utilisation du LBD et la doctrine française en matière de maintien de l'ordre à C à vous, et après les violences du 1er mai il dénonce la violence d'État, sur France 5 dans C Politique. 

Ce travail massivement relayé par les médias a-t-il changé la façon dont les Français perçoivent  leur police et les "violences policières" ? Nous avons posé la question à David Dufresne lui-même, à deux chercheurs spécialistes des forces de l'ordre et à un représentant syndical de la police. Stanislas Gaudon est secrétaire national du syndicat Alliance Police Nationale. Aline Daillère est juriste et chercheuse indépendante. Et Mathieu Zagrodzki est chercheur en sciences politiques au Centre de recherches Sociologiques sur le Droit et les Institutions Pénales.       

Allo @Place_Beauvau a obligé l'Intérieur à communiquer sur les blessés

Au fil des semaines, le compteur des signalements de David Dufresne s'est emballé. Jusqu'à flirter avec les 800 cas aujourd'hui. La police a fait face à un flot de critiques et à une pression sans précédent. En effet ces signalements ont vite recueilli le soutien des manifestants, qui les partagent et apportent parfois des précisions sur ce qui s'est passé. Certains battent des records : 8 000 retweets pour un signalement métro Vavin à Paris le 1er mai (qui aboutira à l'ouverture de deux enquêtes, l'une administrative, l'autre judiciaire), 3 200 pour l'une des vidéos montrant les manifestants se réfugiant dans l’hôpital de la Pitié Salpêtrière.

La pression est devenue tellement forte au fil des semaines qu'à la mi-janvier, le directeur de la police nationale Eric Morvan a fait un rappel à l’ordre "timide" sur les règles d’usage des LBD. Dans cette note du 15 janvier, il rappelle les conditions d’emploi du LBD lors des manifestations et demande aux forces de l'ordre "de veiller rigoureusement au respect des conditions opérationnelles » du LDB 40, rappelant que "les intervalles de distance (…) doivent être respectés".

"Allo @Place_Beauvau n'a dans un premier temps pas fait reculer la police. Les autorités ont continué à culpabiliser les manifestants. Mais le travail de Dufresne a fini par obliger le ministère de l'Intérieur à communiquer sur le nombre de blessés.", estime Aline Daillère.

«Le ministère a dû faire bien plus, nuance David Dufresne. Après un long déni politique, il a dû s'expliquer, jusque devant l'Assemblée et le Sénat, sur sa doctrine et sur ses ordres. Et pas seulement la Place Beauvau, le Quai d'Orsay, aussi, a dû justifier les choix de la France quand Parlement Européen, Conseil de l'Europe et ONU ont repris mes chiffres pour tirer la sonnette d'alarme».

En février, le ministre de l'Intérieur est ainsi longuement interrogé, par konbini, sur les "violences policières". Le journaliste évoque des "cas documentés" d'usage de LBD inappropriés, dans une référence manifeste à Allo @Place_Beauvau. Le ministre répond: « Comme dans toute profession, on peut faire des bêtises ».
 

Pour 39% des Français, le maintien de l'ordre a été excessif

Est-ce une conséquence du travail d'accumulation de David Dufresne ? Un sondage Elabe pour BFMTV diffusé le 8 avril 2019, cinq mois après le début de la crise des "gilets jaunes", montre que pour 39% des Français, le maintien de l'ordre a été excessif lors des manifestations de "gilets jaunes" (pour 32% il a été insuffisant et 29% estiment qu'il a été adapté). Dans cette enquête, 61% des sondés considèrent que la justice n’est pas assez sévère à l’égard des policiers qui commettent des bavures et 47% des Français estiment que les policiers abusent de leurs pouvoirs.

Néanmoins, pour 72% des Français, les policiers font bien leur travail et pour 70% les policiers sont honnêtes. Et, in fine, 76% des Français gardent confiance en la police nationale. Ce chiffre reste stable au fil du temps, note Mathieu Zagrodzki : "au fil des années on est toujours entre 75% et 80% sur ce type de consultation". "Mais il faut savoir," explique Aline Daillère que "ce n'est pas un bon score si on le compare aux pays scandinaves ou à la Grande-Bretagne". La chercheuse rappelle que "au-delà de la moyenne nationale, il faut savoir que cette confiance est plus faible dans les minorités et chez les habitants des cités difficiles". 

Quel rôle a joué Allo @Place_Beauvau dans cette perception ?

Pour Mathieu Zagrodzki, "ce n'est peut-être pas le défilé des images de manifestants blessés qui changera globalement le niveau moyen de confiance dans la police, car quand on voit quelque chose à la télé, ce que l'on voit ne fait que renforcer nos convictions pré-existantes. En revanche, poursuit-il, les manifestants concernés sont des "nouveaux apprenants" de ce qu'est une manifestation et une interpellation pour certains. Ils ont touché du doigt ce que cela faisait d'être fouillés, bousculés, éventuellement blessés, soit eux-mêmes, soit leurs connaissances. On peut faire l'hypothèse que cette "minorité" va en rejoindre d'autres, qui, elles, ne font pas confiance à la police". En clair, les "gilets jaunes" comme les jeunes de banlieue ou ceux qui sont victimes de contrôle au faciès partageront désormais le même type de mauvaises relations avec la police et la même défiance".

David Dufresne considère que, malgré leur nombre, les images qu'il a recensées ont été peu montrées par les chaînes de télé : «L'analyse de Mathieu Zagrodzki serait juste si ces violences policières, dans leur ampleur, avaient été télévisées. L'omerta des cinq premières semaines par les radios et télévisions nationales a renforcé, précisément, la nécessité de les répertorier et de les documenter. C'est parce qu'à un moment donné, la masse de violences était telle que le voile pudique s'est déchiré»
 

Le changement de perception de la police d'une partie de la population, la France péri-urbaine manifestant en "gilets jaunes", serait-il plus lié à l'expérience des violences dans les manifestations qu'au travail de loupe d'Allo Place Beauvau. Les deux chercheurs savent qu'il faudra plus de recul pour conclure sur le sentiment des Français vis-à-vis de la police après une telle crise.

Le 4 mai 2019 à Paris face à face manifestants-policier
Le 4 mai 2019 à Paris face à face manifestants-policier © AFP / Eric Boivin -Nur photos

En revanche le travail de David Dufresne a d'ores et déjà eu un impact sur les députés européens. Le 12 février, il était reçu au Parlement à Strasbourg. Le décompte et les documents rassemblés par le journaliste ont servi de base au rapport de la Commissaire européenne aux droits de l'Homme Dunja Mijatović du 26 février, rapport dans lequel elle remet en cause la gestion de la crise par la police française, et suggère de suspendre l'usage du LBD. Fin mai, David Dufresne sera reçu par le Comité économique et social européen, ainsi que par la Commission nationale consultative des droits de l'Homme. 

Un nombre de blessures qui a explosé

Il faut dire qu'au cours de cette crise, le nombre des blessures subies par les manifestants et les forces de l'ordre a explosé, qu'elles soient filmées et partagées par David Dufresne ou pas. Quelques 2 400 personnes et 1 700 membres des forces de l'ordre ont été blessés lors de ces six mois de manifestations, selon le décompte du ministère de l'Intérieur arrêté à la veille du 1er-Mai. 

"Les chiffres explosent", remarque la juriste Aline Daillère en les comparant aux chiffres qu'elle a relevé elle-même en étudiant la période 2000-2017. Sur ces 17 années, elle a relevé une soixantaine de blessures graves par LBD et grenades. L'addition du nombre d'images et du nombre de blessés a-t-elle fait douter l'opinion sur le comportement des forces de l'ordre ? 

Le sentiment que les policiers ne sont jamais sanctionnés

A cette expérience des blessures, s'ajoute le sentiment que les policiers n'ont pas forcément de compte à rendre quand leurs réactions ont dépassé le cadre du droit. Au total, 229 enquêtes ont été ouvertes sur des suspicions de violences policières de puis le début de la crise des "gilets jaunes". C'est l'IGPN, la police des polices, qui les traite. On peut imaginer qu'il y aurait eu moins d'enquêtes ouvertes sans l'effet de loupe de David Dufresne. Mais combien aboutiront à des sanctions ? Pour l’instant, une soixantaine de dossiers ont été traités et aucune sanction n'a été prononcée.  

"Concernant les sanctions administratives éventuelles, il existe une très grande opacité. Dans ce type de dossier, il est très difficile de connaitre le résultat des enquêtes internes", précise la chercheuse Aline Daillère. Son rapport de 2016 pour l'ONG ACAT (Action des chrétiens pour l’abolition de la torture) signalait "une opacité profonde et de graves défaillances dans les enquêtes administratives et judiciaires effectuées à la suite de plaintes pour violences policières". Sur les 89 cas étudiés sept avaient abouti à des condamnations. Elles étaient faibles au regard des faits reprochés ou par rapport à d’autres types de condamnations prononcées contre des justiciables "classiques".  

Qu'en disent les policiers eux-mêmes ?

A Paris, lors de la manifestation du 1er mai 2019
A Paris, lors de la manifestation du 1er mai 2019 © AFP / Denis Meyer - Hans Lucas

Comment les policiers ont-ils vécu "Allo @Place_Beauvau" ? Pour le syndicaliste Stanislas Gaudon "allo @Place_Beauvau en se présentant sous cette forme, avec un tel effet d’accumulation, instille un sentiment anti-police au sein de la société. Très clairement. On veut faire passer le message que tout cela n'est que la vérité d'une police violente. Le miroir d'une réalité, or c'est totalement déformé". 

Le syndicat Alliance rappelle ne pas être contre les vidéos. "Mais leur diffusion, quand elles révèlent les visages des agents sur l'ensemble des réseaux sociaux, nous pose un sérieux problème". "Si elles sont troublantes, pourquoi ne sont-elles pas envoyées directement à l'IGPN avec le signalement et/ou la plainte ?" Depuis 2013, les citoyens peuvent effectivement saisir l’IGPN sur un site du ministère de l'Intérieur spécialement conçu pour faire des signalements, quand ils estiment avoir été victimes ou témoins d’un comportement mettant en cause un agent de la police nationale.

Le syndicaliste conteste la "méthode Dufresne" : "Cela laisse entendre que les policiers sont tous des fous furieux, violents, qui ne se maîtrisent pas et font un usage illégitime de la force". Stanislas Gaudon regrette une situation paradoxale dans laquelle il semble que "plus la police fait de la transparence, plus il y a de suspicion, c'est un peu curieux comme raisonnement".

"Face aux critiques qui ont été émises, je n'ai pas l'impression que les policiers se remettent en cause, tempère Mathieu Zagrodzki. Ils ont le sentiment que certains veulent la peau des flics, ils demandent à leur hiérarchie de ne pas les mettre en danger, et estiment que si on leur enlevait les LBD il faudrait les remplacer par autre chose". 

Sentiment partagé par Aline Daillère : "la visibilité n'a pas conduit la police et le ministère de l'Intérieur à renoncer à l'usage des LBD et grenades. Pourtant on connaît les dégâts que font ces armes depuis plusieurs années. Et la France reste un cas à part en Europe, quand d'autres pays interdisent l'utilisation de ces armes." Aline Daillère estime qu'au sommet de la hiérarchie et au niveau du gouvernement, "globalement il y a un déni de ce problème de la part des autorités, un refus de prononcer ne serait-ce que l'expression 'violences policières'".

"Mon travail est de documenter"

Qu'en pense le principal intéressé ? "Mon travail est de documenter", répond David Dufresne. "Des enquêtes IGPN ont été déclenchées après la diffusion de certaines vidéos que je relaie. L'IGGN ['Inspection générale de la gendarmerie nationale], aussi, m'a contacté sur une enquête particulièrement grave. Libre à chacun ensuite d'agir en conscience. Que certains syndicalistes majoritaires dans la police préférent que tout reste en vase-clos, c'est déplorable, mais cela s'inscrit dans leur logique. Que des chercheurs laissent entendre qu'exiger plus de transparence ne change rien, ou nourrirait un sentiment anti-flic, laisse pantois. Pour le reste, les faits ne plaident pas en faveur de l'IGPN. A ce jour, sur plus de 220 enquêtes, aucune n'a abouti, en six mois. Cela renforce l'exigence de porter le débat sur la place publique. »
 

Les policiers auraient-ils envisagé d'empêcher Allo @Place_Beauvau de continuer ?  "Non, je ne suis pas certain d'abord que nous soyons juridiquement fondés à le faire. On demande juste d'utiliser la plateforme de l'IGPN puisqu'elle existe. Si tout le monde commence à faire des missions parallèles à ce que fait la police, on va où ? Quelle est la finalité ? " répond le syndicaliste.

David Dufresne ne sait pas encore quand il cessera de recenser les vidéos. "La démonstration est faite", estime-t-il, "mais les méthodes de maintien de l'ordre relevant plus du politique que de la technique, la question doit toujours être portée. Par des collectifs de blessés, des chercheurs, ou la presse".

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