Entre logiques de différenciation et d'infériorisation, entre stéréotypes et préjugés, où commence le racisme ? C'est la question que se pose ce mois-ci le mensuel "Philosophie Magazine". Décryptage avec le sociologue Michel Wieviorka, le psychologue Sylvain Delouvée et le journaliste Martin Legros.

Sociologie et psychologie du racisme
Sociologie et psychologie du racisme © Getty / timsa

Qu'est-ce que le racisme ?

Michel Wiervoka explique qu'il y a racisme "lorsqu'on impute à des individus des caractéristiques qui sont réelles ou supposées ; expliquer une infériorité ou une différence sociale, culturelle, intellectuelle. Le racisme commence lorsqu'il s'agit de définir une personne par des attributs qui vont autoriser la haine, la suspicion, le rejet, la violence, etc". 

Le racisme introduit une dimension biologique, physique, naturelle.

"Par contre, dans le cas où on déteste une religion, qu'on en a la phobie, on est dans quelque chose qui n'est pas brillant, certes, mais qui n'est pas du même ordre que lorsqu'on définit quelqu'un par des attributs physiques, biologiques. Ce n'est pas pareil.

Au départ, pour qu'il y ait racisme, il faut qu'il y ait une idée de nature qui expliquerait la culture, l'humanité d'un individu ou d'un groupe. C'est lorsqu'on passe d'une culture (d'une nation, d'une identité nationale) à une identité naturelle (physique)".  

Les préjugés et les stéréotypes

Le psychologue Sylvain Delouvée explique en quoi les préjugés et les stéréotypes tiennent un rôle majeur dans la définition même du racisme. 

Un stéréotype est un ensemble de croyances à propos d'un groupe social. Lorsqu'on attribue une caractéristique à un groupe, que ce soit son propre groupe ou un autre groupe dans sa globalité. 

Le préjugé a une dimension d'attitude, c'est ma relation avec l'autre : le "je suis favorable, je l'aime, je ne l'aime pas, je l'apprécie, je ne l'apprécie pas". 

  • Comment naissent-ils ces stéréotypes et ces préjugés racistes ? 

"Ils naissent essentiellement de la catégorisation que nous allons effectuer sur le monde : à partir du moment où on catégorise les gens qui nous entourent, on va simplifier l'environnement. Mais en le simplifiant, on risque de commettre des erreurs de jugement.

À partir du moment où je parle des Français et des Belges, à partir du moment où je parle des rouges et des verts, je catégorise, donc je simplifie". C'est ce qu'on appelle les fameux biais cognitifs.

Sylvain Delouvée donne toute leur importance aux biais cognitifs : le fait de favoriser son propre groupe qui semble toujours meilleur, plus intéressant que les autres. 

Aussi le biais d'homogénéité de l'exogroupe : je vois les autres comme étant tous similaires. Par exemple, tous les Américains sont pareils, alors que si je parle des Français, je vais les voir comme étant au contraire tous, très différents.

Ce à quoi Michel Wiervoka ajoute que "toujours, dans le racisme, les autres sont tous pareils quand nous, par contre, nous sommes tous différents". 

Le racisme n'est jamais embarrassé par ses contradictions : il dit une chose et son contraire.

Quelles sont les grandes sortes de racisme ?

Michel Wievorka explique que le racisme consiste toujours en une combinaison (très variable) de deux logiques principales : 

Des logiques d'infériorisation : le "tu es physiquement caractérisé de telle ou telle manière, je décide que tu es inférieur, je t'exploite, je te rejette, je te maltraite et je te discrimine", etc.

Des logiques de différentiation : le "tu es différent de moi, ta différence est une menace pour moi, elle menace mon intégrité nationale, elle menace l'image que j'ai de moi-même, elle menace l'emploi dans mon pays, elle est une menace parce que tu es différent et, par conséquent, je ne veux pas te voir, je te tiens à l'écart, je te rejette."

Face à une diversité de racismes, toujours plus de vigilance 

Michel Wiervoka commence par souligner le phénomène selon lequel "nous vivons dans une société, où il y a désormais toute une diversité d'expressions de racisme mais dont on ne peut pas dire qu'elles vont toutes dans le même sens. C'est pourquoi il faut être prudent", prévient-il.

  • Les limites entre humour est racisme 

Le sociologue prend l'exemple de Michel Leeb "qui, dans ses sketchs, réduisait l'Africain à une essence qui l'animalisait. Ce n'est plus possible aujourd'hui et pourtant, nombreux sont ceux qui semblent toujours apprécier toutes ces manières avec lesquelles on peut se moquer des comportements des uns et des autres".

Il faut se demander si nous ne reconduisons pas inconsciemment une tradition d'insultes ou d'offense par l'humour.

  • Un racisme plus flou qui ne se base plus uniquement sur la race

Michel Wiervoka développe son propos en estimant que "nous ne sommes plus très au clair aujourd'hui : il faut repenser un racisme qui n'est désormais plus seulement relatif à la race. Il faut donc être plus vigilant et s'intéresser à l'intention (malveillante)". Le sociologue corrobore les propos du rédacteur en chef de Psychologie Magazine, Martin Legros, qui explique que : 

Le racisme s'est aujourd'hui transformé, les choses ont bougé, on ne sait plus tout à fait quand est-ce que le racisme commence.

Car sa prétention scientifique (basée sur les critères de race) n'est plus la seule donnée. Le racisme classique n'a pas disparu mais il fait désormais appel à la culture. Ça devient la lutte où l'exercice de la limite est de plus en plus difficile".

Ce à quoi Michel Wievorka invite à s'interroger : comment appeler ce racisme culturel lorsqu'il se dissocie de toute idée de nature, de critères physiques ? Comment appeler ces phénomènes qui ne sont pas vraiment de la discrimination mais qui sont de la pression pour tenir à l'écart quand même ? Surtout dans une période de crise gigantesque où il y a toujours des boucs émissaires pour porter le malheur".

Aller plus loin

🎧 RÉÉCOUTER - Grand Bien Vous Fasse - Comment cette crise sanitaire et ce confinement peuvent changer notre société ?

📖 LIRE - Michel Wiervoka, Le racisme, une introduction (édition La découverte)

📖 LIRE - Jacques-Philippe Leyens, Sommes nous tous racistes ?

📖 LIRE - Sylvain Delouvée, Stéréotypes, préjugés et discrimination (édition Dunod)

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