L'Académie française s'apprête à entériner la féminisation des noms de métiers... Mais c'est loin d'être la première fois que le genre de certains mots s'ouvre à des évolutions, parfois surprenantes.

Au XVIIe siècle l'usage voulait que squelette soit un mot féminin © Getty / Motus
Au XVIIe siècle l'usage voulait que squelette soit un mot féminin © Getty / Motus © Getty / Motus

Préfète, informaticienne, procureure, auteure ou autrice... L'Académie française s'apprête à reconnaître l'utilisation du féminin pour les noms de métiers, après avoir longtemps refusé de céder sur ce sujet, rapporte L'Express sur son site internet.

Une commission présidée par Gabriel de Broglie et composée de Danièle Sallenave, Michael Edwards et Dominique Bona doit publier un rapport sur ce sujet dans les prochains jours. Ce document sera soumis au vote des académiciens courant mars.

L'Académie a longtemps ferraillé contre la féminisation des noms de métiers, condamnant notamment l'expression "Madame la ministre" pour lui préférer "Madame le ministre". L'académicienne Hélène Carrère d'Encausse insiste d'ailleurs pour se faire appeler "Madame le secrétaire perpétuel".

Dans un texte publié en 2014, l'Académie française stipulait encore qu'elle rejetait "un esprit de système qui tend à imposer, parfois contre le vœu des intéressées, des formes telles que professeure, recteure, sapeuse-pompière, auteure, ingénieure, procureure, etc. pour ne rien dire de chercheure, qui sont contraires aux règles ordinaires de dérivation et constituent de véritables barbarismes". Pourtant, en-dehors de la France, plusieurs pays francophones ont, depuis plusieurs années, déjà intégré la féminisation des noms de métiers, sans y voir de barbarisme.

Pour Jean Pruvost, auteur du livre Le secret des mots, paru chez Vuibert, le débat est biaisé, et l'Académie sert de bouc-émissaire dans cette affaire : "Qui se soucie qu'il n'y ait pas de féminin pour assassin, ronchon, imposteur, escroc ou oppresseur ?"

Le genre des mots, question d'époque

Pas de féminin non plus pour 'bébé'_, 'mot 'ou 'animal'.  D'autres mots sont des épicènes, ils possèdent les deux genres : 'aéronaute', 'accordéoniste', 'élève', 'môme', 'zoologiste'._ "La liste des épicènes est longue, plus qu’on ne l’imagine. Et puis pourquoi la gazelle et l’autruche peuvent-elles être une femelle ou un mâle ? Alors qu’existent le rat et la rate...", écrit Jean Pruvost dans son livre

Masculins neutres, épicènes, ils le sont pour l'instant en tout cas, mais demain ? Les mots changent de genre au fil des siècles, il suffit de feuilleter les différents ouvrages concernés depuis 1539, date du premier dictionnaire. Pourquoi ? "C'est une question de perception", explique Jean Pruvost. 

Il donne de savoureux exemples : 

"En 1779, on évoquait encore, dans  le Mercure de France, 'ces affreux comètes', puis au  XIXe siècle on le fit définitivement féminin, par analogie  avec sa terminaison. Au XIIIe siècle, on relève 'le date des lettres' que d’Aubigné utilise encore en évoquant 'le date' auquel envoyer une lettre. De même que le mot 'dent', qui  jusqu’au XVIe siècle fut souvent au masculin : "vos dents plus blancs que blanche rose", ou des "dents si grands", lit-on dans quelques poèmes d’alors. Pour le mot 'dette', le Littré insiste : 'Le genre de dette a varié ; tantôt on l’a fait masculin à cause de l’étymologie ; tantôt on l’a fait féminin à cause de la finale féminine ; c’est ce genre qui a prévalu."

Ainsi 'équivoque' causa parfois bien des soucis aux intellectuels et femmes de lettres, quant à 'erreur', c'est une féministe qui semble avoir réglé son sort, en s'exclamant en 1668, avant le premier dictionnaire de l'Académie française, "Erreur est masculin".

On peut citer aussi le passé féminin de 'squelette', 'poison', et masculin de 'affaire', 'ombre' et 'steppe'. 'Automobile' en 1905 était masculin, et est devenu féminin vers 1920.

Des mots considérés sans avenir, mais qui s'imposent quand même

Parfois, les académiciens et les linguistes se trompent. Au XIXe siècle, il a été décrété que le mot 'actualité' n'avait aucun avenir. 'Vacancier' avait été jugé superflu à coté d''estivant'... Désormais 'vacancier' ne nous semble plus être un mot laid. L'existence de vacances en hiver a rendu son usage tout à fait légitime. On verrait mal des estivants sur les pistes de ski en montagne.

Quoique fasse et dise l'académie, 'l'écrivaine' ou 'la ministre' sont en train de s'installer dans les usages. 'Assassine' passera-t-il un jour ? Pourquoi pas, répond Jean Pruvost, en rajoutant, un brin piquant : "mais ça ne sera pas revendiqué".

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