Disponible depuis moins d'un mois, la série coréenne "Squid Game" connait le plus gros démarrage de l'histoire de Netflix. 111 millions de foyers l'ont déjà visionnée. En leur sein, beaucoup de jeunes, dont la fascination pour cette histoire mêlant jeux d'enfants, critique sociale et violence extrême inquiète parfois.

Un adolescent montre une photo de la série Squid Game sur son téléphone
Un adolescent montre une photo de la série Squid Game sur son téléphone © Radio France / Juliette Geay

C'est l'histoire d'une série coréenne qui cartonne sur Netflix depuis sa mise en ligne le 17 septembre. L'intrigue ? Des citoyens déshérités sont conduits dans un lieu inconnu, où ils doivent jouer à des jeux d'enfants traditionnels pour gagner jusqu'à 45,6 milliards de won (33 millions d'euros). À l'inverse de ce qui se passe dans une cour d'école, les perdants meurent sur le coup. La série, interdite aux moins de 16 ans, cartonne pourtant chez les collégiens. Quels sont les secrets d'un tel succès ? Quels dangers peut présenter ce phénomène chez le jeune public ? Réponse en cinq points.

Pourquoi la série plait-elle autant aux collégiens ?

"Ça reprend des jeux de quand on était petit, ça fait des souvenirs et c'est drôle", lance Sawssenn, 11 ans, à la sortie du collège. Fan de Squid Game, elle a demandé à jouer à "1,2,3 soleil" en cours de sport, mais "sans la violence". Dans le premier épisode de la série, les individus qui ne parviennent pas à rester immobiles lors de ce premier jeu sont tués sur le coup. "Je ne m'y attendais pas", continue-t-elle. "Mais je pense que j'ai le droit de la regarder car je sais que c'est du faux sang, donc c'est pas choquant." Avec une copine, elle a même reproduit les "dalgona", ces gâteaux à découper devenus célèbres grâce à la série.

Les symboles géométriques de Squid Game fleurissent sur les tables et les cahiers des collégiens
Les symboles géométriques de Squid Game fleurissent sur les tables et les cahiers des collégiens © Radio France / Juliette Geay

La série plait tout autant aux plus âgés, en 3ème. "Il y a plus d'action que dans ce qu'on regarde d'habitude sur Netflix", compare Constance, 14 ans, qui elle aussi aime l'idée de mettre en scène "des jeux que tout le monde connait". "J'ai trouvé les énigmes intéressantes, le suspense marche bien jusqu'à la fin. On se demande qui va survivre, on s'attache facilement aux personnages", renchérit son amie Lia.

La majorité de leurs amis ont commencé à regarder la série, et depuis un mois "Squid Game" est régulièrement au cœur des conversations. Leurs personnages préférés ? "Le vieux, 001, qui sourit tout le temps", ou "l'Indien" (qui est en fait Pakistanais), symboles respectifs du traitement des anciens et des immigrés dans la société coréenne.

Où regardent-ils la série ?

Si beaucoup de collégiens ont un compte Netflix, parfois même personnel, les autres ont pu se tenir au courant de la série sur les réseaux sociaux. Ces dernières semaines, les vidéos ont afflué sur Tik Tok et YouTube, pour commenter les épisodes. "Jusqu'à la semaine dernière, j'avais au moins dix vidéos sur 'Squid Game' quand j'ouvrais Tik Tok", commente Lia, 14 ans.

La hantise de tous ? Qu'on les "spoile", c'est-à-dire qu'on leur révèle la suite ou la fin de la série dans ces courtes vidéos. "Certains sont dégoûtés et ne veulent même plus la regarder car ils en ont trop entendu parler", poursuit Aya.

Clément Combes, sociologue au CNRS spécialiste des séries, n'avait jusque-là jamais noté une telle consommation des séries chez les jeunes : sur les réseaux sociaux, autant que sur Netflix.

Qu'en pensent leurs parents ?

Leïla, maman d'une élève de sixième, vérifie que sa fille ne regarde pas certains passages de la série sur Instagram. Elle lui a interdit de la visionner sur Netflix. "Je lui ai dit non, 'tu ne vas pas regarder ça car il y a beaucoup trop de sang, et ce n'est pas de ton âge' ", confie-t-elle.

"Je ne comprends pas trop l'engouement... Ce sont mes deux ados qui m'ont dit de regarder, mais je n'ai pas accroché, c'est trop violent", témoigne Sabine. Elle a eu bien du mal à empêcher son plus jeune fils, Tom, en CM2 de regarder "Squid Game" avec ses grandes sœurs. "Personnellement, en tant que maman, je n’ai pas envie que mon fils reproduise ce genre de choses. On est déjà dans un monde assez violent. Il y a déjà eu le jeu du foulard, si maintenant le peu de jeux "normaux" qu'ils ontcomme les billescréent des dangers... Ça ne me plait pas."

Tout est question de dosage, et d'analyse pour Alexandra, enseignante en CE1 et maman de collégiens. "J'ai préféré regarder la série avec eux et en discuter plutôt qu'ils la regardent derrière mon dos", explique-t-elle. "Il y a différents niveaux de lecture. Ma fille a fait un parallèle saisissant avec les camps de concentration par exemple - où les plus forts ne résistaient pas, et où tout le monde dormait dans des dortoirs."

Pour elle "ce qui est important avec toutes ces séries, c’est d’en parler. Je pense que le problème, c’est lorsqu’il y a des enfants tous seuls face à cela." En revanche, dans sa classe, elle "guette" pour vérifier que ses élèves de CE1 ne l'ont pas vue - "eux prendraient tout au premier degré".

Qu'en est-il dans les cours de récréation ?

Si le phénomène "Squid Game" est prégnant et visible à l'école — dans les dessins, les conversations — pour l'instant il n'y a pas de remontées de jeux violents dans la cour associés à la série, selon Didier Georges, secrétaire national du SNPDEN-UNSA, syndicat des chefs d'établissements de l'éducation nationale. "D'après les retours que nous ont fait nos secrétaires académiques, le phénomène ne semble pas avoir pris une grosse ampleur sur le territoire français", précise-t-il. "Quelques collèges plus ou moins impactés", rapporte tout de même l'académie de Rennes, sans plus de précisions.

Beaucoup d'élèves et de parents sont en revanche au courant des scènes de violences qui ont eu lieu dans une école en Belgique la semaine dernière, selon la RTBF. Des élèves ont joué à "1,2,3 soleil", en fouettant les perdants.

Le ministère de l'Éducation nationale est vigilant sur la question et un message d’alerte a été envoyé aux directeurs académiques des services de l’Éducation nationale. "On se dirige vers un process de signalement renforcé sur le phénomène Squid Game" comme c'est régulièrement le cas lorsqu'un jeu présente un risque, confie Didier Georges.

Est-ce qu'il y a un risque d'embrasement du phénomène ?

Selon lui, "les expériences passées ont montré qu'il y a une porosité importante [entre la série et la réalité] et que souvent ce n'est qu'une question de temps", analyse-t-il. "Et puis ce qui change la donne et ce qui est nouveau, ce sont les réseaux sociaux. Avant, ce n'était que du bouche-à-oreille. Là, la crainte c'est que [la diffusion de ces jeux] aille vite. Si les groupes en venaient à se challenger [entre établissements] sur ce genre de phénomène, ça pourrait être dangereux."

Pour le représentant des chefs d'établissement, ce phénomène est le reflet d'un questionnement plus global. "Comment se fait-il que des collégiens, qui ont tous moins de 16 ans, aient accès si massivement à une série interdite aux moins de 16 ans ? Cela questionne la parentalité, mais aussi ces opérateurs, comme Netflix ou Amazon, qui aujourd'hui, ne mettent à mon avis, pas suffisamment les moyens pour permettre aux parents de bloquer ces accès."