Entre deux journées de forte mobilisation et d’action comme celle de samedi, les "gilets jaunes" continuent à grossir leurs rangs et à s’organiser sur les réseaux sociaux. Qu’est-ce qui caractérise la structure de ce mouvement aux formes de fédération et de communication nouvelles ?

Manifestation entre gare et préfecture, au Mans, le 1er décembre
Manifestation entre gare et préfecture, au Mans, le 1er décembre © Radio France / Ruddy Guilmin

A quoi ressemble le mouvement des “gilets jaunes”, sur Facebook, d’un point de vue scientifique ? Une équipe de chercheurs de l’Université Paul Sabatier de Toulouse a passé en revue des dizaines de pages et de groupes Facebook et en a “aspiré” les contenus pour en analyser le vocabulaire et les prises de parole.  

Brigitte Sebbah est l’une des chercheuses de cette équipe. Elle explique ce qui fait le ciment de ce mouvement difficile à quantifier, et de quelle façon il évolue depuis le début des manifestations  

Comment un tel mouvement peut-il se structurer ? 

Le mouvement se structure essentiellement autour de revendications communes, d’enjeux communs. Nous voulions voir si ce mouvement était une sorte de pot-pourri avec des revendications diverses et variées. Cela ne s’est pas vérifié : on peut identifier des grands pôles de revendications. L'injustice fiscale en est un, les inégalités sociales aussi, et puis dessous, on recoupe des tas de choses qu'ils réclament. 

Ceux qui portent ces revendications veulent rester apolitiques, sans représentants identifiés. Et ça, c’est beaucoup plus difficile à la fois pour le débat public et pour le gouvernement, qui n’a pas d’interlocuteur attitré.  

Ce mouvement n’a-t-il vraiment aucun leader ? Personne ne le pilote, de l’intérieur ou de l’extérieur ? 

Quand on a commencé l'étude, on a commencé à aspirer des comptes parce qu'on s'est aperçu que les groupes disparaissaient les uns à la suite des autres. On s'est dit qu'on avait tout un corpus, avec du matériau, de la parole, qui s'en allait. Il a vite fallu extraire tout ce qu'on pouvait. Sur les comptes et les groupes qui fermaient, les administrateurs expliquaient en vidéo qu'ils ne voulaient pas devenir porte-paroles des mouvements, qu'il s'agit d'un mouvement sans porte-parole, que ça doit le rester, et qu'au-delà d'un certain taux de saturation des abonnés du groupe, on arrête, et on va faire un autre groupe.  

En gros, ils grossissent, arrêtent quand ils sont trop nombreux, et créent un autre groupe. Ils ne veulent pas représenter la parole des autres. Et cela continue encore aujourd’hui. Il y a aussi une part de paranoïa, parce que le gouvernement a reçu des représentants de Facebook juste avant le début du mouvement, en novembre, pour évoquer ce qu'il se passait sur les réseaux sociaux. Ça, ils en ont eu peur.  

La difficulté du politique, c'est de pouvoir savoir à partir de quel moment ils sont satisfaits, de mesurer leur satisfaction... 

Les politiques ne peuvent pas vraiment calquer des schémas qu'ils connaissent déjà par le passé quand ils discutent, par exemple, avec les corps intermédiaires. Ici, c'est plus compliqué car c'est une forme inédite, un mouvement inédit, et pour le coup, là, je ne sais pas comment ils vont pouvoir faire quelque chose en reculant sur les taxes par exemple.  

Mais le gouvernement persiste à recadrer en disant que c'est une partie de la population, ou que ce n'est que la question des taxes sur le carburant qui est en jeu. Le problème, c'est que jour après jour, cette question n'est plus la seule à entrer en jeu. Le mouvement prend une ampleur incroyable, beaucoup d'autres revendications se sont arrimées à la première.  

Il y a maintenant une sorte d'urgence dans ce mouvement, qui grossit vite.  

Qu’observe-t-on de nouveau dans l’utilisation de Facebook ? 

On va ainsi avoir des utilisateurs qui vont utiliser des nouveaux formats : des lives, énormément de lives sur les plateformes Facebook, avec la force du témoignage. C'est une sorte de structuration nouvelle, en ligne, d'un mouvement. Quelque part, ils sont en train d'inventer une nouvelle mobilisation en utilisant tous les ressorts à leur disposition : Facebook est un outil récent, qui date de 2004, sur lequel on a peu de recul.  

Cette plateforme a un algorithme qui favorise les lives, qui favorise les formats natifs, et donc qui les rend plus visibles pour tout le monde. Et du coup, ils s'en servent : ils sont visibles davantage. Ca sert de support de mobilisation, de canal d'information, ils connaissent les rouages de l'algorithme de Facebook.  

Peut-on dessiner des caractéristiques, des traits communs fondateurs du mouvement ? 

Au départ, ce qu'on a identifié c'est une pétition, celle de Priscilla Ludowsky en mai dernier, c'est quand même il y a longtemps. Cette pétition a commencé à être partagée sur Facebook. 

Mais par exemple, nous nous sommes demandés s'il y avait du racisme ou de la discrimination dans les commentaires. Une de nos hypothèses de départ, c'est qu'on est partis en se disant que c'étaient des gens qui s'énervent contre la taxe sur le carburant, qu'ils n'en ont rien à faire de l'écologie, qu'ils ne manifestent pas quand c'est pour des grandes causes mais que pour le gasole ils manifestent. C'est ce que la plupart des gens pensaient, et nous on est partis de cette hypothèse, et de celle qu'il y aurait de la discrimination dans leurs propos. Nous sommes allés vérifier, et rien. Au contraire, il y a des arguments, le discours est étayé, il n'y a pas de racisme.  

En revanche, on trouve beaucoup de gens qui s'organisent, on a fait émerger une classe commune d'organisation pour aller aux manifs, laisser passer les ambulances, etc. Une autre classe d'insultes envers le gouvernent : la légitimité du politique en général, et celle de ce gouvernement en particulier, sont vraiment mises à mal dans ce qu'on a lu. La défiance pour le politique est énorme. Les compétences attendues d'Emmanuel Macron, pour eux, c'est du passé. D'autant plus que le mouvement continue et qu'aucune réponse n'est apportée : tout le champ lexical du mépris revient.  

Il y a une colère énorme, mais ce n'est pas juste une émotion. Il y a des arguments derrière l'émotion, et le discours est lui aussi en train de se structurer.  

Des choses ont-elles changé depuis le début du mouvement ? 

On commence à recevoir, sur Messenger, des appels à manifester, que je ne recevais pas jusqu'ici. Sur Messenger, il y a un phénomène dont on n'a pas idée. Encore aujourd'hui, j'ai reçu sur Messenger des tas de choses avec des enregistrements audio qui circulent. On reçoit des consignes pour le 8 décembre, en disant qu'il va falloir passer à la vitesse supérieure, avec une voix façon "anonymous".  

Tout cela circule sur Messenger, c'est très intéressant, puisque ça, on ne peut pas l'extraire ; on ne peut extraire que des posts dans des groupes. Une partie du mouvement se structure donc plutôt sur les messageries comme WhatsApp ou Messenger. Mais ce n'est pas parce que des choses sont cachées qu'elles sont de l'ordre du complot, rien ne le prouve.  

Quel intérêt, alors, de passer sur WhatsApp ? 

C'est de ne pas se faire identifier comme rassembleur de gilets jaunes ! Alors que sur votre page à vous, vous savez très bien qu'on peut aller regarder, d'une manière ou d'une autre. Le gouvernement peut aller jeter un coup d'oeil, ce qui est bien plus difficile pour WhatsApp ou Messenger.  

En revanche le mouvement est anonyme, il ressemble un peu aux Anonymous, on peut tous prétendre qu'on est gilet jaune. Ce n'est pas identifiable. Or le mouvement des Anonymous s'est structuré et perdure. Si le mouvement se maintient tel quel, il peut perdurer. 

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