C'est la question que se sont posé des journalistes du média Contexte, qui publie son enquête après l'annonce de la fermeture du réacteur numéro un de Fessenheim, plus vieille centrale nucléaire de France. Ils ont analysé 40 ans de données de sûreté.

Le réacteur numéro un de Fessenheim, plus vieille centrale nucléaire française, devrait être arrêté samedi, avant la fermeture totale.
Le réacteur numéro un de Fessenheim, plus vieille centrale nucléaire française, devrait être arrêté samedi, avant la fermeture totale. © AFP / Sébastien Bozon

L’Institut de radioprotection et de sûreté nucléaire (IRSN) a ouvert aux journalistes de Contexte Energie sa base de données Sapide, qui regroupe 40 années d'"événements significatifs de sûreté" (ESS) déclarés par EDF aux régulateurs du nucléaire. Résultat : pas de lien direct entre le vieillissement des réacteurs et le nombre d’anomalies, mais une part croissante des déclarations liée au vieillissement.

"C’est très bien que l’IRSN ait donné accès à cette base de données à Contexte, mais maintenant il faudrait qu’elle soit ouverte au public pour qu’on y faire nos propres analyses", réagit Yves Marignac, coordinateur du pôle nucléaire de  NégaWatt, une association qui plaide pour une transition énergétique vers davantage d'énergies renouvelables pour remplacer les énergies fossiles et nucléaire.

On apprend d'abord dans cette enquête que le nombre d’événements de sûreté "stagne depuis 20 ans", après une période de "rodage" et une petite augmentation à la fin de la décennie 2000.

Pas de corrélation entre le nombre d'anomalies observées et l'âge des réacteurs

Les données ne montrent pas de corrélation entre le nombre d'ESS et l'ancienneté d'une centrale. Cela peut paraître contre-intuitif, mais les journalistes émettent une hypothèse : "les équipements les plus vieux, éprouvés et connus en détail, sont mieux exploités par le personnel". Ce qui pourrait expliquer le fait que chaque nouvelle génération de réacteur "enregistre plus d’événements que celle qui l’a précédée"

Ils se sont par ailleurs aperçus que les premiers modèles ("têtes de série") d'une même famille de réacteurs connaissent en moyenne plus de soucis. 

Des interprétations à nuancer

Yves Marignac émet tout de même quelques doutes : "On peut surtout dire qu’il n’y a pas d’effet direct très linéaire entre l’âge et le nombre d’événements observés, mais la question est celle de l’évolution des pratiques en termes de déclaration des événements". Il dit avoir déjà entendu des syndicalistes et des sous-traitants témoigner d'un changement dans ce domaine, expliquant qu'autrefois, la hiérarchie voyait d'un bon œil le fait de signaler un problème. Aujourd’hui, ce serait plutôt l'inverse.

Yves Marignac relève également sur l'un des graphiques réalisé par les journalistes, non pas une stagnation, mais une légère hausse du nombre moyen d'événements avec l'âge des réacteurs : "une augmentation de l’ordre de 10% ou 15% des événements en deux décennies de vieillissement, entre 20 et 40 ans". sur les plus vieux réacteurs.

Reste à savoir si la théorie de la "courbe en baignoire" va se confirmer, comme l'évoque l'article. Théoriquement, au bout de quelques années, le nombre d'événements significatifs doit rejoindre son niveau (le plus élevé) de départ, après une période de stabilisation. Si le nombre d'ESS est relativement stable dans les 22 réacteurs qui approchent la quarantaine, Yves Marignac rappelle que cela ne nous dit rien sur la date à laquelle cette hausse redoutée pourrait se produire. "Plus on fait durer le fonctionnement des réacteurs, plus on accroît le risque de s’approcher de ce deuxième pic de la courbe en baignoire", avertit le spécialiste.

Enfin, il remet en question l'utilisation du nombre d'événements déclarés comme une "bonne mesure du risque", car il ne fait qu'indiquer "l’écart entre l'évaluation qu’on fait du risque et les pratiques mises en oeuvre pour le prévenir". Or,"vérifier qu’on est dans un état des installations et dans des pratiques conformes à ce qui est attendu ne dit rien du fait que ce qui est attendu est suffisant ou non".

De plus en plus de problèmes liés au vieillissement ?

Parmi les ESS recensés, une part croissante est liée au vieillissement des installations. Cette part serait en hausse depuis 1994, date à partir de laquelle les causes des événements sont indiquées et se précisent. Elle atteint un maximum de 20% des événements déclarés en 2016. Un pic qui serait lié en partie à un "risque de défaillance d'éléments importants pour la protection en cas de séisme", signalé à l'époque par l'Autorité de sûreté nucléaire (ASN).

Pour Yves Marignac, cette courbe qui montre une hausse du nombre d'événements liés au vieillissement parait contradictoire avec la précédente, qui indique un baisse du nombre d'événements au fil du temps. À ses yeux, cela serait lié au fait que "plus ça va plus on pointe le vieillissement comme cause".

Néanmoins, il est persuadé que "même si on renforce la sûreté, avec le temps, on a des réacteurs de plus en plus fragiles et exposés aux défaillances". En résumé, on considère la situation actuelle comme à peu près équivalente, "sans prendre en compte les marges qu'on a perdues par rapport à la situation initiale", et les adaptations qu'il a fallu mettre en oeuvre pour conserver le même niveau de risque. L'effet du vieillissement est de ce fait sous-évalué.

Les associations qui luttent contre le nucléaire continuent d'ailleurs d'alerter. Vendredi, jour de la parution de l'article de Contexte, des militants de Greenpeace se sont introduits sur le site de Tricassin pour tirer la sonnette d'alarme sur le vieillissement de cette centrale et en réclamer la fermeture.

Ce même jour, EDF signale une anomalie sur le réacteur numéro un de la centrale, et d'autres "non conformités" concernant plusieurs centrales, qui n'auraient eu "aucune conséquence réelle sur la sûreté".

Des variations selon la culture du site et la saison...

Certaines hausses d'événements déclarés pourraient être liées à la "culture d'un site". "On voit bien par exemple que la centrale de Fessenheim a surdéclaré, par effet de transparence irréprochable, pendant une période", explique Hervé Bodineau, le chef du service de sûreté des réacteurs à l’IRSN, dans un entretien accordé au média.

À l'analyse des données, les journalistes ont aussi découvert une surprenante corrélation : il y a plus d'anomalies déclarées en été. Pourquoi ? C'est la saison où la demande d'électricité diminue. EDF arrête donc ses installations pour réaliser de la maintenance. Or, "une anomalie a plus de risques de se produire lorsque le réacteur est en cours d’arrêt, à l’arrêt ou en phase de redémarrage", détaillent-ils.

... Et selon la zone géographique

Depuis 2004, le recensement des événements déclarés est réalisé par différentes divisions territoriales de l'ASN. Le nombre de déclarations diffère selon les divisions. Par exemple, "les réacteurs supervisés par la division de Strasbourg déclarent bien plus d’événements (12,8 % de plus en moyenne) que tous les autres", notent les journalistes qui y voient la conséquence possible de "la tension politique et transfrontalière pesant sur Fessenheim".

"Il n’y a pas d’explication technique à la différence notable sur le niveau de déclaration par région. On peut penser que la différence est de nature culturelle et pas technique, liée aux échanges établis au fil du temps entre équipes de contrôle concernées et les exploitants dans telle ou telle région", complète Yves Marignac.

S'agissant des données françaises, comparées à celles d'autres pays, Hervé Bodineau apporte une explication : "EDF a 'dépénalisé' les déclarations. Cette approche consiste à dire : 'J’ai fait une bêtise, voilà ce que j’ai fait'. C’est tout l’inverse d’un système où l’on rechercherait 'sur qui va reposer la faute'. C’est ce qui fait notamment que la France déclare plus d’événements que d’autres pays."

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