Le constat est un peu désabusé, ce grand flic s’en excuse presque : « C’est comme ça. Les policiers, qu’ils soient natifs de l’île ou installés depuis plusieurs années, ne sont pas aussi libres qu’ils le devraient . »

Un exemple : pour commenter les attaques des proches ou des confrères d'Antoine Sollacaro qui ont attribué aux deux institutions une responsabilité indirecte dans la vague - la déferlante plutôt - de règlements de comptes, toutes les personnes contactées (sauf une !) m'ont fait une réponse de ce type : « C'est compliqué, moi, je vis ici ». Et encore, je ne demandais qu'une réaction, pas les noms des assassins de l'avocat.

« Vivre ici » pour un policier, c’est s’entendre dire que ses enfants vont à telle école et que ça se sait, c’est s’entendre reprocher les investigations menées sur un ami de la famille et que ce n'est pas apprécié. C’est de l’intimidation. Et ce qui en découle, c’est le profil bas.

Alors à Paris, une idée fait son chemin : créer une « task force » de 20 à 30 policiers de PJ spécialisés (grand banditisme, stups, financière, fisc), ne vivant pas en Corse, donc moins perméables à d'amicales pressions. Un responsable policier détaille : « A-t-on besoin d’être sur place pour remonter un patrimoine ? Ou pour étudier la comptabilité et les appels d’offres de la CCI ? Ou pour installer des bretelles (des écoutes) ou faire du bornage (géolocalisation des portables) ? Non. ». L’idée a été défendue lors de la première d’une série de réunions consacrées à la Corse entre policiers et gendarmes à Paris. La haute hiérarchie de la PJ y est, semble-t-il, favorable. Mais qu'en pense le ministre et son cabinet ?

Policiers, gendarmes et magistrats font, en Corse, face au même défi que dans les cités sensibles d’Île-de-France ou les quartiers nord de Marseille. Ils doivent évoluer dans un milieu fermé, où quelques personnes aux manières brutales – savonnettes de hasch dans une poche, 11.43 dans une autre – imposent le silence et la peur à des habitants qui n'aspirent qu'à vivre tranquilles.

Où l’on espère et désespère de la République, qui soit ne fait rien, soit en fait trop, mais jamais ce qu'il faut. Où l’on pardonne un peu plus quand le dealer et l’assassin appartiennent à votre communauté. Où parler aux flics expose à des représailles. Où l’on se plaint d’être stigmatisé quand les médias continentaux bastonnent sur le problème Corse, ou d’être oubliés quand ils n’en parlent plus.

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