Alors qu'universités et grandes écoles sont fermées jusqu'en septembre, certaines pourraient recourir à la télésurveillance pour leurs examens. Un procédé décrié par certains, mais déjà bien installé dans des établissements, notamment pour les élèves qui suivent des cours à distance.

La télésurveillance est déjà utilisée par des universités dans certains cas.
La télésurveillance est déjà utilisée par des universités dans certains cas. © Getty / Iunshulee Kieanthong / EyeEm

Is Big Brother watching you ? C'est la crainte d'étudiants alors que certaines universités et grandes écoles, fermées jusqu'en septembre, envisagent la télésurveillance pour les examens de fin d'année. Cela consiste par exemple à surveiller les étudiants pendant qu'ils composent chez eux à l'aide de leur webcam, voire par des procédés encore plus sophistiqués. Levée de boucliers chez des syndicats étudiants. Mais le concept, pas nouveau, est déjà employé par des établissements pour faire passer certains examens à distance. 

Rennes 1 : indignation puis rétropédalage

L'annonce suscitait des crispations depuis début avril : l'université Rennes 1 comptait recourir à la télésurveillance pour les examens de fin d'année de ses étudiants. "Vous serez peut-être amenés à composer en ligne grâce aux services d’une entreprise spécialisée dans la surveillance d’examen à distance", annonçait alors l'université bretonne dans un mail adressés aux étudiants, repéré par France Bleu Armorique. Une surveillance par le biais de la webcam, avec prises de photos, pour scruter les moindres faits et gestes durant la composition des épreuves.

Mais face aux protestations des syndicats et aux préoccupations des étudiants pour leur vie privée, ce sont finalement moins de 100 étudiants sur 30 000 qui seront finalement concernés par la télésurveillance, rapporte Ouest France. 

La télésurveillance, incursion dans la vie privée mais aussi créatrice d'inégalités selon Mélanie Luce, présidente de l'Unef (Union nationale des étudiants de France) : "On sait par exemple qu'à Rennes 2, un quart des élèves n'a pas d’ordinateur personnel ou de connexion internet. Les étudiants qui n’ont pas de webcam, c’est encore plus", indique-t-elle à France Inter.

Levée de boucliers à HEC

Nous vous en parlions déjà sur France Inter cette semaine : la grogne des étudiants de la prestigieuse école de commerce HEC, contre la télésurveillance de leurs examens souhaitée par l'établissement. Les élèves s'inquiètent dans une lettre ouverte de l'utilisation de deux logiciels : Zoom, service de réunion en vidéo, mais surtout la plateforme Proctorio

Cette dernière permet de surveiller automatiquement les étudiants et leur environnement, et notamment de scanner la pièce à 360 degrés où il composent. Le système permet en outre de filmer et stocker une vidéo de l'étudiant à certains moments, que l'équipe pédagogique peut ensuite consulter en cas de doute. 

Dans sa réponse, HEC justifie le recours à la surveillance par la volonté d'éviter toute triche. Une pétition lancée le 11 mai, qui dénonce ce système, a recensé en 24 heures 300 signatures, sur les 900 étudiants concernés par cette modalité.

Paris 2 : une polémique début mai

L'initiative, épinglée par Vice, a fait bondir les étudiants de l'université Paris 2 (Panthéon-Assas) début mai. Pour les modalités d'un examen, un chargé de TD de cours d'anglais avait ainsi annoncé à ses étudiants opter pour la surveillance par la webcam, l'accès aux messageries des boîtes mails et aux réseaux sociaux de la trentaine d'étudiants concernés.

Plus insolite encore rapporte Vice, le eye ball tracking, "oculométrie" en français : "Si vous regardez souvent autre chose que votre écran d'ordinateur, comme le plafond par exemple, une enquête pourra être ouverte", indiquait ainsi le chargé de TD à une trentaine d'étudiants.

L'annonce avait provoqué un tollé, dénoncée notamment par l'Unef sur les réseaux sociaux. "Suite à cette polémique, la fac a annulé la télésurveillance. Un arrêté, sorti il y a quelques jours, interdit depuis les examens télésurveillés à Paris 2", rapporte Mélanie Luce, la présidente de l'Unef.

"C’est totalement illégal et disproportionné d’utiliser ce genre de solutions", juge de son côté Martin Drago, juriste à l'association Quadrature du Net : "Le voir arriver et, qui plus est, recommandé par le gouvernement, sans débat public ni cadre juridique, c’est extrêmement gênant."

D'autres cas de télésurveillance selon l'Unef

L'Unef a récolté d'autres signalements d'examens surveillés à distance, fait savoir sa présidente à France Inter. À Bordeaux, notamment, des enseignants ont demandé à des étudiants de composer sous l'œil de leur webcam. Ceux qui n'en avaient pas ont été dispensés de surveillance.

À l'université Aix-Marseille également, des cas de télésurveillance ont été notés dans certaines filières scientifiques, "pas nécessairement par le biais de la webcam", rapporte l'Unef, dans l'attente de précisions. 

Le syndicat note aussi, là aussi dans l'attente d'informations supplémentaires, un possible usage de la télésurveillance dans les université Paris-Dauphine et Paris-Saclay.

Sorbonne Université : "en pointe" sur la question de la télésurveillance

La télésurveillance (au choix de l'étudiant) ce n'est pourtant pas nouveau à Sorbonne Université (la fusion entre Paris IV et Paris VI). D'ailleurs, l'établissement est cité comme étant "en pointe sur la question de la télésurveillance des examens", dans une fiche du ministère de l'Enseignement supérieur et de la Recherche.

On trouve toutes les précisions sur le site sur Sorbonne Université dans l'onglet dédié, intitulé "Examens Télésurveillés". "Tout étudiant se trouvant hors d’Île-de-France au moment des examens et inscrit à une formation ou à des UE dans le cadre de l'enseignement à distance peut sous certaines conditions demander à passer ses examens par télésurveillance." Une télésurveillance à la carte, donc.

"Ce que je choisis moi, c’est un mode de télésurveillance dit 'Record and Review' : on enregistre et on regarde a posteriori", indique à France Inter Sabine Bottin-Rousseau, chargée de mission pour l’enseignement à distance à la faculté des sciences et ingénierie de Sorbonne Université. 

Le processus, externalisé, passe par le prestataire ProctorExam, avec lequel Sorbonne Université a passé un contrat l'an dernier. "La société, après avoir visionné l'étudiant par le biais de sa webcam, me fait un rapport", détaille Sabine Bottin-Rousseau. "Elle met des drapeaux rouge, verts, orange. Ça me dit à quel moment quelqu’un est entré dans la pièce, à quel moment quelqu’un a parlé... Je peux ensuite aller voir par exemple sur la vidéo à 55 minutes et 17 secondes, s'il s’est passé quelque chose, et juger si c’est grave ou pas."

Une vidéo explicative propose, sur le site de Sorbonne Université, de suivre le déroulement d'un examen télésurveillé :

L'université de Caen Normandie : la télésurveillance, une possibilité depuis 2017

L'université de Caen Normandie propose clairement sur son site de recourir dans certains cas à la télésurveillance des examens : "Si vous êtes dans une situation non adaptable pour les modalités de contrôle des connaissances de votre enseignement, il est possible de mettre en place un examen télésurveillé par un prestataire extérieur." Tout comme Sorbonne Université, Caen Normandie est d'ailleurs citée comme étant "en pointe" sur les questions de télésurveillance par le ministère de l'Enseignement supérieur.

Leur prestataire ? La société de télésurveillance Managexam, qui collabore depuis 2017 avec l'université de Caen-Normandie pour faire passer leurs examens aux étudiants dits en "FOAD" (comprendre Formation ouverte à distance.)

Les modalités sont différentes de Sorbonne Université. "On voulait une surveillance humaine, qu’un humain surveille l'étudiant", explique à France Inter Pierre Beust, enseignant chercheur à l’université de Caen Normandie et vice-président délégué aux transformations pédagogiques. "L’étudiant se connecte un peu en avance sur le site de Managexam. Il est alors pris en charge par un surveillant, qui contrôle sa carte d’identité et sa carte d’étudiant. Il lui demande alors de faire un tour de la pièce à 360 degrés avec sa webcam pour montrer qu’il n’y a personne." 

Le surveillant assiste alors à distance à toute l'épreuve, qu'il contrôle grâce à trois flux : les images de la webcam, l'écran de l'étudiant, et le flux audio, accessible grâce au micro de l'ordinateur :"Si quelque chose sort des clous, le surveillant le signale à l’étudiant, mais l’examen continue. Il nous envoie ensuite un rapport d’incident, en nous disant d’aller voir la vidéo."  Et Pierre Beust de rassurer : toutes les données sont supprimées au bout d'un an maximum.

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