Obsèques de Myriam Monsonego
Obsèques de Myriam Monsonego © Reuters / Nir Elias

EXCLUSIVITE Trois ans après les attaques, Toulouse a rendu hommage aux sept victimes de Mohamed Merah. Pour la première fois, le directeur de l'école Ohr Torah a accepté de parler en exclusivité à Laetitia Saavedra pour France Inter.

Il ne s’était pas exprimé depuis l’assassinat de sa fille de 8 ans, Myriam, et de Jonathan Sandler, et ses deux fils Gabriel 4ans, et Arieh 5 ans. Yaacov Monsonego , le directeur de l’école sort pour la 1ère fois de son silence avec Laetitia Saavedra . Ce matin, une cérémonie a eu lieu à l'école en toute intimité avec les élèves et les enseignants, et Martin Malvy, le président du Conseil Régional. Une prière à la synagogue de l'établissement puis un hommage.

LS : Que ressentez vous aujourd’hui, pour les trois ans du drame ?

YM : Pour moi, il n’y a pas de date. Je vis avec ça tous les jours. Je vis en marge de la vie. Plus rien n’a le même goût. Un paysage, une belle lecture, un plaisir. Tout est fade.

Avec ma femme, on gère le quotidien, on essaie d’assurer avec les quelques forces qui nous restent. Elles ont beaucoup diminué. C’est horrible tous les jours. Il n’y a pas de mots pour ça. Le temps n’arrange pas les choses.

Avec le temps, la douleur n’est pas la même. Elle évolue, elle change.Ca nous rattrape tout le temps, dès qu’on a l’impression de retrouver une certaine normalité. A l’école par exemple, je traite les problèmes. Mais une fois que c’est fait, la vie est insupportable.

Le week-end par exemple, c’est un moment heureux pour les gens. Pour nous, ma femme et moi, c’est insoutenable. On se retrouve avec nous-mêmes. C’est une souffrance. On attend la fin du week-end avec impatience.

Et je ne parle pas des jours de fête, comme la pâques juive. On ne comprend pas l’absence. On se dit : comment peut-on être là, et qu’elle, Myriam, ne soit pas là ?

C’est plus fort que tout comme sentiment.

LS ; Après le drame, vous auriez pu arrêter votre activité de directeur de l’école où a lieu de drame. Vous avez choisi de continuer. Pourquoi ?

YM : Je ne pouvais pas quitter l’école, c’est notre bébé. Quand j’y suis arrivée en 1991, c’était un embryon d’école. Avec mon épouse, nous l’avons développée, on a construit de nouveaux bâtiments, avec des fonds que nous avons collectés et empruntés. Nous avons acheté le terrain. On a construit une équipe professorale, administrative, religieuse, éducative.

Nous avions un projet de vrai centre éducatif. Pour aider des jeunes à se construire, à se former à travers l’école. Leur transmettre des valeurs, en faire de bons citoyens. Des Juifs fiers de leur culture, de leur judéïté, au sein de la cité. Nous y sommes arrivés. On a beaucoup de témoignages de jeunes qui ont réussi.

Notre présence est importante.

LS : Vous passez tous les matins là où votre fille a été assassinée.

YM : j’ai besoin de ça. Faire le trajet à pied de la maison à l’école, que nous faisions ensemble. C’est rester avec elle. Comme garder la même maison, voir ses affaires sur son lit le soir. C’est la garder à côté de moi. Si je sors de cet espace, j’ai du mal à la retrouver.

Je la cherche partout à l’école. Je vois son ombre assise dans la cour. Je vois son ombre partout.

LS : Qu’est-ce qui a changé depuis trois ans à l’école ?

YM : Rien. L’âme de l’école est toujours là. On ne perçoit pas d’inquiétude chez les enfants. Je n’ai pas entendu dire que des parents aient retiré leurs enfants par peur des attentats.

Sur les 25 membres du corps professoral – non juif dans sa totalité – pas un seul n’a quitté l’établissement. Notre équipe est fidèle, engagée, elle a la même détermination. Son souci, c’est de bien faire, de m’alléger la tâche.

Je suis un peu moins sur le terrain, disons pas de la même manière. Je n’ai plus les mêmes forces. J’ai peut-être moins de patience. L’échelle des valeurs n’est plus la même. Je délègue beaucoup plus.

LS : la sécurité a été renforcée depuis trois ans ?

MY : Oui, il y a maintenant 35 caméras, plusieurs agents de sécurité (de l’école) et, depuis les attentats, les parachutistes.

LS : Comment avez-vous vécu les attentats du mois de janvier ?

YM : J’ai suivi mais pas dans le détail. Personnellement, j’ai survolé tout cela. J’ai refusé de le vivre. Chaque image me fait mal. Chaque parole me fait mal. Dès qu’il y a de la violence quelque part, je fuis. Même devant la télévision.

LS : A quoi avez-vous pensé ?

YM : J’ai pensé que l’horreur revenait encore une fois.

LS : Des proches de Merah auraient été reconnues sur des videos du groupe Etats islamique. Comment réagissez-vous ?

YM : Ca ne m’intéresse pas. Je vis en marge de cela.

LS . Quelles sont vos sources de satisfaction aujourd’hui ?

YM : le travail donne satisfaction, et le fait de continuer notre œuvre. Les résultats de élèves (ndlr : 100% de réussite au BAC et 80% de mentions). Et ce n’est pas parce qu’il y a une sélection. C’est parce qu’on les protège, les porte, les accompagne avec beaucoup de suivi individualisé, de l’exigence, de la considération et de la bonne humeur.

C’est un projet de vie, ce n’est pas un gagne-pain. C’est une passion

LS : Vous sentez-vous soutenus depuis les attentats ?

YM : J’ai une reconnaissance profonde pour Mme Hélène Bernard la rectrice d’académie (qui n’était pas en poste il y a trois ans), et ses collaborateurs. Ils ont pris la relève de leurs prédécesseurs, M. Olivier DUGRIP alors recteur et ses équipes, qui avaient été pour nous d'un soutien exceptionnel. Au moindre souci, à la moindre inquiétude, ils sont à nos côtés pour nous aider. On est au-delà d’un soutien de circonstance. Avec eux, on sait qu’on n’est pas seuls. Ils vivent avec notre douleur tous les jours au quotidien. Ce sont comme des membres de notre famille. Une sorte de rempart.

Au plus haut niveau de l’état, je suis aussi très reconnaissant envers le premier ministre Manuel Valls, et François Hollande, le président de la république, ainsi que le préfet ici.

LS : Et le soutien des citoyens ?

YM : Nous avons reçu des centaines, peut-être un millier de courriers d’anonymes, de toute la France, des religieux, des laïcs. Des dons aussi.

LS : Comment va votre femme ?

YM : Deux après l’attentat, Yafa a continué à donner des cours d’instruction religieuse. Mais depuis la rentrée, avec l’arrivée au collège de la classe de notre fille (qui était en CE2 en 2012) et toutes ses amies, elle n’a pas pu. Elle a arrêté. Elle prend du recul.

LS : Vous étiez croyant avant l’attentat. L’êtes-vous toujours ?

YM : Plus que jamais. Sinon, ce serait terrible. Notre vraie consolation, si on peut parler de consolation, c’est de savoir qu’elle à côté de Dieu et qu’un jour on la rejoindra nous aussi.

Elèves, parents ainsi que l'équipe pédagogique et des représentants de la communauté juive se sont recueillis ce matin à l'école juive Ozar Hatorah, rebaptisée Ohr Torah. C'est dans cet établissement que Mohamed Merah a abattu quatre personnes le 19 mars 2012 : Jonathan Sandler, enseignant, ses deux fils Gabriel et Arieh 4 et 5 ans, et Myriam Monsonego, 8 ans. Quelques jours plus tôt, il avait assassiné trois parachutistes, Imad Ibn Ziaten, Abel Chennouf et Mohamed Legouad.

Dans la journée, les représentants de toutes les religionsdoivent signer une charte de la laïcité pour réaffirmer les valeurs républicaines. Enfin, tous les Toulousains sont invités à se rassembler ce soir dans la salle de spectacle de la Halle aux Grains pour rendre hommage aux sept victimes de Mohamed Merah et à toutes les victimes du terrorisme et de l'extrémisme. Le ministre de l'Intérieur, Bernard Cazeneuve, ainsi que Nicolas Sarkozy, chef de l'Etat au moment des attaques seront présents.

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