Derrière les photos de paysages exotiques de rêve, certains internautes, poussés par leurs centaines de milliers d'abonnés, exercent un vrai métier. Visite guidée de ce qui pourrait bien être l'agence de voyage du 21e siècle.

Avec plus de 200 000 abonnés sur Instagram, Bruno Maltor fait partie des plus gros influenceurs voyage français.
Avec plus de 200 000 abonnés sur Instagram, Bruno Maltor fait partie des plus gros influenceurs voyage français. © Capture d'écran Instagram de Bruno Maltor

Vous avez peut-être déjà bavé d'envie devant l'une de ses photos de paysages idylliques : une plage de sable blanc, un ciel constellé d'étoiles étincelantes... Bruno Maltor est ce que l'on appelle un influenceur voyage. "Il y a 7 ans, j’ai lancé ça pour la passion et pas pour en faire un métier. _Je suis devenu influenceur pro il y a 4 ans et demi_", indique le jeune homme aux 218 000 abonnés sur le réseau social Instagram. Sans compter son blog, 2 millions de visiteurs par an. Et sa chaîne Youtube

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DEAR MOM, Je t’envoie ces quelques lignes alors que je suis toujours en direct du pays des koalas, des kangourous, des grands espaces à n’en plus finir. Oui, je te parle bien de l’Australie. On m’avait dit que le Queensland serait l’état le plus touristique du pays, que je croiserais beaucoup de monde sur la route … Je ne comprends pas, je suis si souvent seul dans de magnifiques endroits ! Sur cette image, je me trouve devant la plage qui été élue la plus belle d’Australie en 2018, Nudey Beach ! Non, ce n’est pas une plage de nudistes :) Si tu swipes à droite, tu verras ce que ça donne en hauteur. Oui Maman, pour swiper, il faut faire aller ton pouce de droite à gauche. Oui, ça marche aussi avec l’index si tu tiens ton téléphone à deux mains. C’est canon non ? Et il n’y avait plus personne à partir de 16 heures … J’ai profité de mon passage sur Fitzroy Island pour aller dans un hôpital de tortues. Là-bas, ils récupèrent des tortues qui ne sont franchement pas dans un état extraordinaire, souvent à cause du plastique qu’on balance dans nos océans et qu’elles finissent par manger. Ils font tout pour les soigner et les renvoyer vers l’océan dès que possible. Ça me redonne de l’espoir en l’espèce humaine que de voir de telles actions se réaliser. J’en parlerai bientôt plus sur une vidéo YouTube, j’espère que tu la regarderas (en vrai, je sais bien que oui, t’es toujours la première à le faire ;)). Je t’embrasse. PS : Arrête de jouer à Candy Crush. Tout de suite <3 Voyage en collaboration avec @australia @queensland #thisisqueensland #queensland #fitzroyisland #seeaustralia

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"Diplômé d’une école de commerce, j’avais deux options : soit signer un CDI dans une grande entreprise, qui m’avait été proposé. Ou alors de me lancer à l’aventure et tenter de vivre à 100% de mon blog. _J’ai pris l’option un peu joueuse_", lâche Bruno Maltor, un sourire dans la voix. 

Un travail à temps plein

Comme ses photos pourraient le laisser croire, l'influenceur dédie-t-il ses journées au farniente ? Loin de là : les journées de Bruno sont bien remplies. "Il y a deux types de journées : la journée où je suis en voyage et la journée où je suis à la maison", détaille l'influenceur, qui travaille souvent plus de 50h par semaine

"En général quand je suis en voyage, je vais me lever très tôt, avant le lever du soleil. Par exemple, je reviens d’Australie", raconte Bruno Maltor. "Le lever de soleil là-bas est environ à 6h30. Si on veut un endroit sympa pour capturer des images de la 'golden hour', il faut se lever aux alentours de 5h30, grand max 6h. Pendant la journée, je fais des activités, je rencontre des gens, j'explore. Je vais prendre en photo le coucher de soleil, évidemment."

Puis, l'influenceur rentre à l'hôtel ou à l'appartement dans lequel il dort. Mais sa journée n'est pas finie. _"Il va être alors temps de retoucher tout mon travail_, notamment poster une photo sur Instagram. Il faut aussi mettre des stories tout au long de la journée, c’est beaucoup de taff", souligne le jeune homme.

Et même quand il rentre à Lisbonne, où il a élu résidence, Bruno Maltor a un emploi du temps chargé : "je vais pouvoir faire tout ce que je n’ai pas pu trop faire pendant mon voyage. Retoucher un peu plus en profondeur les photos, les articles sur mon blog, répondre aux centaines des commentaires d’abonnés. _Des choses bien sympas aussi, comme la comptabilité..._", confie le blogueur avec ironie. 

Soigner son image de marque

Car lorsque l'on est influenceur voyage professionnel, il faut tenir les comptes. "On va définir avec l'influenceur les modalités de collaboration : quand est-ce qu'il est disponible pour partir, l'aspect logistique…" égraine Sébastien Bouillet. Il a co-fondé en 2012 la plateforme Influence4You, qui répertorie aujourd'hui près de 8 millions d'influenceurs

La plateforme explique aux marques comment recourir aux influenceurs pour une campagne de pub.
La plateforme explique aux marques comment recourir aux influenceurs pour une campagne de pub. / Capture d'écran site Influence4You

La société est sollicitée directement par les marques, friandes d'influenceurs : "ça peut être une compagnie aérienne qui l’invite à tester une première classe, ou alors à voyager en avant-première sur un vol qui inaugure une destination nouvelle pour une compagnie. On va alors demander à l’influenceur de faire vivre son expérience de voyage auprès de sa communauté, avec des mentions de temps en temps de la marque, du service proposé. _Ça peut être aussi un jeu concours_, pour faire gagner à sa communauté le même voyage que lui."

Le plupart du temps, les marques nous disent ce qu'elles veulent promouvoir", Sébastien Bouillet, co-fondateur d'Influence4You

Et pour faire leur promo, les marques de voyage veulent du sur-mesure : "la plupart du temps, les marques nous disent ce qu’elles veulent promouvoir", indique Sébastien Bouillet. "Par exemple, une marque veut vendre une destination privilégiée pour les familles. On va nous identifier les quelques influenceurs (parce que c’est quand même une demande très spécifique) qui ont l’habitude de voyager en mettant en avant leur famille. Et ainsi _montrer que telle destination s’adapte très bien à ce type de public._"

Influence4You met en relations les marques avec les influenceurs.
Influence4You met en relations les marques avec les influenceurs. / Capture d'écran site internet Influence4You

On va cueillir une micro-célébrité avec sa communauté", Laurence Allard, sociologue des usages numériques

"C'est très intéressant économiquement et stratégiquement pour le monde du marketing, car d'une certaine façon on économise des frais de publicité dont on ne sait pas toujours si elle sera bien reçue", décrypte Laurence Allard, sociologue des usages numériques. "On va cueillir finalement une micro-célébrité avec sa communauté : le public est déjà acquis."

Difficile de vivre de ses voyages

Vient alors la question délicate du salaire. "Le voyage est un secteur pour lequel il y a beaucoup moins de rémunération que dans d'autres, car offrir un voyage est déjà un coût important pour la marque...", souligne Sébastien Bouillet. La notoriété joue aussi, et rares sont ceux qui réussissent à vivre de leur activité d'influenceur : "je fais souvent un parallèle avec le foot", analyse le chef d'entreprise. "Il y a des gens qui sont devenus des stars sur la thématique du voyage mais ils sont très peu nombreux. La majorité, qui sont des passionnés, font ça en parallèle d’une activité professionnelle ou d’études."

_"C'est un travail contractualisé. On est souvent signé par une agence quand on est à un certain niveau d'influence"_, explique Laurence Allard la sociologue. "Mais ce n'est pas un travail totalement comme les autres puisqu'il s'agit de travailler à être soi-même, à vivre, à être regardé voyageant, dînant, dormant..."

Je dois recevoir plus d'une dizaine d'emails par jour de demandes en France", Bruno Maltor

Bruno Maltor, notre influenceur aux 218 000 abonnés sur Instagram, fait partie de ceux qui ne connaissent pas la pénurie : "Je suis beaucoup sollicité parce que j’ai la chance d’avoir plus de 500 000 abonnés sur tous mes réseaux sociaux. _Je dois recevoir plus d’une dizaine d’emails par jour de demandes en France_, donc j’ai cette chance et cette force-là de pouvoir dire non à plein de collaborations qui ne m’intéressent pas", précise le blogueur.

En bas d'un mail envoyé par la SNCF, surprise : le nom de Bruno Maltor apparaît pour promouvoir OUI.sncf.
En bas d'un mail envoyé par la SNCF, surprise : le nom de Bruno Maltor apparaît pour promouvoir OUI.sncf. / Capture d'écran mail SNCF

"Les marques sont devenues des médias, des pourvoyeurs de contenu culturel. Cela court-circuite aussi les publicitaires et les annonceurs, parce que les marques font leur propre publicité", décrypte Laurence Allard. "On est vraiment dans un genre culturel qui a cette particularité de se présenter comme étant la vraie vie... mais c'est une vie rêvée. On est dans une petite fiction, une petite narration. La story sur les réseaux sociaux dit bien son nom : il s'agit de raconter sa journée. _On est dans du storytelling._"

L'influenceur en péril ?

Mais l’influenceur va-t-il bientôt atteindre sa date de péremption ? C’est la question que se pose le Telegraph. En cause, une expérimentation menée par Instagram : supprimer le compteur de likes, les "j’aime", en dessous des photos. Vous pouvez toujours voir qui aime vos posts. En revanche, les autres utilisateurs ne le peuvent plus. L’expérience est pour l’instant menée en Irlande, en Australie, en Italie, au Brésil, au Japon et en Nouvelle-Zélande. 

Les influenceurs, qui carburent aux "j’aime", pourraient payer littéralement le prix de l’expérimentation. En Australie, ces derniers ont signalé la perte de milliers de followers, note le Telegraph. Une influenceuse australienne, Mikaela Testa, apparaît même en pleurs sur une vidéo, dans laquelle elle estime que la suppression des sacro-saints likes la prive de son gagne-pain. 

Sur la suppression des "j'aime", Bruno l'influenceur est tiraillé. "Le "Bruno perso" trouve ça super cool, parce que ça va permettre d’éviter de toujours regarder combien Michel a de likes sous sa photo et comparer à tout va", se félicite-t-il. "Mais le "Bruno pro", l’influenceur, n’est pas forcément pour. J’ai beaucoup de likes, donc ça ne jouera pas forcément en ma faveur : _j’ai peur que les marques demain ne s’orientent que vers le nombre d’abonnés_, qui peut aujourd'hui être falsifié très facilement car on peut en acheter."

On en est encore aux balbutiements", Bruno Maltor

Bruno Maltor pense néanmoins que son activité a de beaux jours devant elle : "On ne se rend pas encore compte des possibilités qui s’offrent aux influenceurs voyage et aux influenceurs en général. On se compare souvent aux États-Unis et on dit que la France a 5 ans de retard dans le digital. On en est encore aux balbutiements", estime l'influenceur pro. "Des formats de plus en plus qualitatifs se développent, des influenceurs font des documentaires… Je pense qu’on n'en est qu’au début."

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