Il doit avoir au moins quatre-vingts ans mais il porte encore beau. C’est un beau vieux monsieur. Costume trois pièces, cravate et grand chapeau de feutre noir, le genre de chapeau qu’on remarque parce qu’on n’en voit pas tous les matins, des grands chapeau de feutre noir comme ça - avant d’être si vieux, il devait être chapelier.C’est le début de journée et pour le vieux beau monsieur élégant, visiblement, c’est l’heure des courses. Sur l’un de ses poignets se balance au rythme saccadé de la marche un sachet orangé qu’on devine sortir de la boucherie qui fait l’angle de la rue. Maintenant il passe devant les légumes, sur le trottoir côté soleil. Le vieux monsieur s’arrête un instant. Juste devant les légumes - avant d’être si vieux, il devait être maraîcher. Puis il repart, lentement. Puis il s’arrête de nouveau. Il ne bouge plus. Il attend.A quelques mètres devant lui, sur le trottoir côté soleil, une vieille dame aux cheveux violets tire un cabas à roulettes. Le cabas ne semble pas bien lourd mais un peu trop tout de même pour la vieille dame aux cheveux violets. Elle fait cinq pas puis elle s’arrête. Elle respire fort et tapote son foulard. Elle fait cinq pas puis elle s’arrête. Elle respire fort et tapote son foulard. Elle fait cinq pas puis elle s’arrête et la voilà maintenant juste à côté du vieux beau monsieur élégant. C’est à ce moment-là que se produit la scène.Sans se soucier du sachet orangé de la boucherie qui brinqueballe à son poignet, le vieux monsieur monte tout doucement le bras vers son chapeau de feutre et d’un coup sec, il le soulève entre le pouce et l’index et tout en faisant cela, il fléchit les genoux et penche maladroitement son torse vers le sol: il ébauche devant la vieille dame une sorte de révérence – avant d’être si vieux, il devait être danseur. Puis il remet son chapeau et lance à la veille dame, en parlant fort pour être sûr qu’elle entende, il lance : « bonjour ma chérie » !La phrase résonne sur le trottoir côté soleil mais la vieille dame aux cheveux violets ne répond rien. Elle hausse juste les épaules et tapote son foulard avant de reprendre sa route en tirant son cabas. Elle fait cinq pas puis elle s’arrête. Elle respire fort… Et puis voilà c’est tout. Un sachet orangé, un chapeau, un foulard, un cabas, le soleil, un semblant de révérence, un haussement d’épaules, deux souffles et trois mots. Voilà c’est tout mais c’est le genre de scène qui rend heureux toute une journée.Avant d’être si vieux, le monsieur élégant devait être amoureux.

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