« Vous êtes sûr que vous ne préférez pas de la viande blanche ? » Je suis un peu surpris par la question. Je ne suis jamais venu. C’est mon ancienne petite amie qui, il y a quelques temps, m’a conseillé l’endroit. « Tu verras, elle m’a dit, la bouchère est très sympathique ! » J’observe la bouchère. La quarantaine, lèvres pulpeuses et crinière blonde : elle est effectivement très sympathique... Penchée sur son étal, dans une blouse à rayures orange depuis longtemps trop petite pour elle et qui lui fait gonfler les seins, elle me montre du doigt les produits de sa vitrine.Bien sûr, dans son enfance, on lui a dit et répété qu’il ne faut pas montrer du doigt parce que ce n’est pas poli… Ses parents lui donnaient même des tapes, et parfois des violentes, quand, par mégarde ou enthousiasme, elle passait outre la consigne. Un soir, au moment d’un dîner, elle n’a pas oublié la scène, elle avait montré du doigt le soleil en train de se coucher. Le ciel était tout rose, elle trouvait cela joli… « Mais montrer du doigt, c’est pas beau ! », avait hurlé son père en lui cognant le bras si fort que, plusieurs jours durant, elle avait souffert de l’épaule. Son épaule était déboîtée et c’est depuis ce dîner-là, de l’avis des médecins, que datent ses rapports compliqués avec la nourriture.« Vous savez que c’est délicieux également, la viande blanche ! Regardez comme elles ont bonne mine, mes escalopes de dinde ! »Désormais, quand elle montre du doigt, la bouchère ne peut s’empêcher de penser à son père. Elle pense à lui mais elle sourit parce que pour elle ce petit geste est devenu un petit plaisir. A chaque fois qu’elle montre du doigt, elle a le sentiment de transgresser un interdit. Un sentiment de liberté… Et puis maintenant, de toute façon, ce n’est plus pareil ! Maintenant, elle est grande ! Maintenant, elle fait ce qu’elle veut ! Et puis son père est mort, comme tous les autres animaux présents dans sa vitrine ! Et puis d’ailleurs, franchement, où est l’impolitesse à désigner de la sorte des morceaux d’animaux morts ? Ils s’en fichent totalement, les morceaux d’animaux morts, qu’on les montre du doigt ! Peut-être même qu’ils sont contents d’être montrés du doigt, tous ces morceaux d’animaux morts, ça leur redonne un semblant de vie !« Sinon, il y a du rôti de porc ! Aux pruneaux ou aux abricots, je peux vous assurer que vous allez vous régaler ! » Comme je ne réagis pas, elle ajoute, minaudant : « Vous pouvez le faire aussi à la coco ? Au gingembre et à la coco… C’est subtil et dynamisant, vous serez en forme toute la journée ! » Et voilà la bouchère, vautrée sur son étal, qui de l’index vient appuyer sur le gras de ses rôtis.- Regardez celui-là ! Il n’est pas tout mignon, celui-là ?- Si, il est très mignon, mais je préfère la viande rouge. Je me ferais bien un steak…- Et un petit poulet cuit ? Un bon petit poulet cuit, tout droit venu chez nous, à la campagne ! Vous ne voulez pas un petit poulet ?- Parce que vous faîtes aussi de l’élevage ?- Tout ce que l’on vend ici, ça vient de chez nous, oui parfaitement monsieur ! C’est une petite exploitation, juste ce qu’il faut pour nos clients ! De la volaille, un peu de bétail et des cochons. On les traite bien, ils sont heureux et après ils arrivent ici. On y va pour un petit poulet cuit ?- Excusez-moi, madame, mais vraiment j’aimerais mieux du bœuf…- On n’en a pas, du bœuf.La bouchère a cessé de sourire et voici qu’à mon tour, je me mets à montrer du doigt… Du bœuf, j’en vois partout.- Et là, la côte, c’est quoi ? Ce n’est pas une côte de bœuf ?- C’est une côte de génisse.- Et là, juste derrière : la langue. Ce n’est pas une langue de bœuf ?- C’est une langue de génisse.- Et là, devant, le faux-filet ?- Du faux-filet de génisse.- Et là, le rond de gîte ?- Du rond de gîte de génisse.- Eh bien moi la génisse ça me va ! C’est un peu comme du bœuf !- Non, ce n’est pas comme du bœuf ! La génisse ce n’est pas du bœuf ! La génisse, c’est de la génisse et celle-ci, je ne veux pas la vendre !Elle n’est pas sympathique, elle est complètement barge, je me dis soudainement en regardant alentour. A droite : des paquets de chips bien rangés sur une étagère. A gauche : des conserves de cassoulet exposées façon pyramide sur une autre étagère.« Cassoulet chips, c’est bien aussi ! », suggère alors la bouchère, en se caressant la poitrine… Sauf que plus elle insiste et moi, plus je résiste. Aucune envie de me laisser faire… Pas envie de poulet, ni d’escalope de dinde. Pas envie de rôti de porc, de pruneaux, d’abricot. Pas envie de coco, encore moins de cassoulet aux chips ! Quant au gingembre, j’ai essayé, ça me donne des aigreurs. Je fixe la bouchère et lance, déterminé : « Je veux de la génisse. »Moment de silence et de tension. On entend s’affoler les chips à l’intérieur de leurs paquets. On voit trembler la pyramide de conserves de cassoulet. Puis sans me lâcher du regard, la bouchère crie « Lapin ! »…Nouveau moment de silence et de tension… Deux paquets de chips éclatent. Là, j’avoue, je ne comprends pas bien. Je me demande si c’est un jeu et si moi également je dois proposer le nom d’un animal… Je tente le coup, on ne sait jamais et je balance « Sanglier ! »… Mais ça ne calme pas la bouchère, qui hausse encore le ton et qui gronde à nouveau « Lapin ! »…Je retente : « Sanglier ! »… Et elle hurle une fois de plus « Lapin ! »… La pyramide de cassoulet s’effondre. Trois conserves explosent en tombant. Saucisses et haricots partout sur le carrelage… Cette fois, j’en suis certain : cette femme est possédée. « Lapin, tu peux venir voir ici ! »Un colosse en tablier blanc tout tacheté de rouge surgit de l’arrière de la boutique. En fait, ce n’était donc pas un jeu : Lapin, c’est le boucher… Bien costaud, le lapin : pas loin d’un mètre 90 pour au moins 140 kilos.- Qu’est-ce qu’il y a, Poussin ?- Il y a que le monsieur veut manger de la Mireille !- Non j’aimerais de la génisse, je m’entends corriger.- Mais la génisse s’appelait Mireille, s’emporte la bouchère, en rejoignant sa caisse.« Ne faites pas attention, elle est ultrasensible », m’explique doucement Lapin, avant de me demander ce qui me ferait plaisir. « Une entrecôte, ce serait parfait. Enfin si ça ne vous dérange pas… » Le boucher prend un long couteau… « Et c’est parti pour une entrecôte de Mireille ! »« Elle était si gentille », pleurniche Poussin derrière sa caisse. « Une bonne petite génisse. Toute jolie, bien élevée… Jamais un meuh plus fort que l’autre ! »« Et avec ça ? », reprend Lapin. « Avec ça, deux petits steaks hachés. Enfin si ça ne vous dérange pas... » « Deux steaks hachés de Mireille ! », commente le boucher. Et voilà la chair de Mireille hachée menue dans la machine.« Une génisse exceptionnelle, continue de gémir Poussin en se rongeant les ongles. Elle mangeait toujours proprement, elle faisait des câlins et puis elle répondait quand on l’appelait par son prénom ».Lapin me demande « ce sera tout » ? « Oui ce sera tout je vous dois combien ? » « C’est cadeau, rétorque Lapin. Mireille, on ne la vend pas, sa valeur est inestimable. » Je souris du mieux que je peux et murmure un gentil merci, même si je ne suis vraiment plus sûr d’avoir très envie de manger Mireille… Puis le boucher fait un gros nœud au sachet à rayures orange dans lequel il a mis la viande et là, il aperçoit, par-dessus mon épaule, les paquets de chips éclatés. Il fronce les sourcils et ensuite il regarde par terre et constate les dégâts au sol – saucisses et haricots partout sur le carrelage… Il demande à Poussin : « Mais qu’est-ce que c’est que tout ça ? »« C’est lui, Lapin, c’est lui ! », beugle alors la bouchère en pointant vers moi son index. Là, je me dis que finalement, je ferais mieux de quitter illico les lieux… Poussin a des filets de bave qui lui coulent de la bouche, Lapin a plein d’objets de torture sous la main…« C’est lui qui a tout fait tomber ! », persiste la bouchère, l’index toujours pointé vers moi… Sans prendre le sachet, je recule doucement vers la porte en gardant l’œil sur les deux dingues qui certainement ont déjà découpé un bon paquet de clients…« Ne le laisse pas sortir ! », crie Poussin sans baisser l’index… Là, je lui expliquerais bien qu’on ne montre pas du doigt, que ce n’est pas poli, mais je préfère m’abstenir, pas très envie d’en rajouter… Je continue de reculer… Tant pis pour la viande rouge, je vais me faire des pâtes. Des pâtes au beurre, ce sera très bien… Mais au moment où je me retourne pour ouvrir la porte, je sens la lame d’un couteau juste sous l’omoplate.Après, je ne me souviens de rien.Quelques semaines plus tard, les journaux ont raconté que les gens du quartier avaient beaucoup aimé les escalopes découpées dans mes cuisses. Gros lapin et joli poussin, qui eux ont dégusté mon cœur, leur avaient assuré que c’était des morceaux de veau.

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