Sur les 12 derniers mois, l'algorithme de Facebook a permis aux plateformes diffusant de fausses informations sur les questions de santé d'atteindre 3,8 milliards de vues. Avec un pic en avril, au moment où la propagation du Covid-19 s'est accélérée à travers le monde.

Le pic de fausses informations sur Facebook a été atteint en avril, au plus fort de la crise de Covid-19.
Le pic de fausses informations sur Facebook a été atteint en avril, au plus fort de la crise de Covid-19. © Getty / sorbetto

Facebook en fait-il suffisamment pour empêcher les fausses informations sanitaires de se répandre. Non, selon une enquête de l'ONG spécialisée dans le militantisme en ligne Avaaz, que France Inter a pu consulter. Les auteurs de l'étude se sont focalisés sur cinq pays : les États-Unis, le Royaume-Uni, l'Allemagne, l'Italie et la France. Et les conclusions sont édifiantes : Avaaz souligne le poids écrasant des fausses informations sur Facebook, poids bien plus important que celui des autorités sanitaires de premier plan comme l'Organisation mondiale de la santé (OMS).

Pic de fausses informations en avril

Ainsi, selon les enquêteurs d'Avaaz, l'algorithme de Facebook a permis aux réseaux diffusant des informations erronées à propos des questions de santé d’atteindre 3,8 milliards de vue sur les 12 derniers mois. Le pic de ces fausses informations a été atteint en avril, avec plus de 460 millions de vues. Soit juste au moment où la propagation de la pandémie de Covid-19 s'est accélérée à travers le monde.

Encore plus préoccupant : ces vecteurs de fausses informations écrasent les sources fiables, note Avaaz. Le contenu des 10 principaux sites diffusant de fausses informations sanitaires a généré presque quatre fois plus de vues sur Facebook que celui issu de 10 autorités sanitaires de premier plan, comme l'OMS ou le CDC (l'agence américaine chargée de la prévention et du contrôle des maladies.)

"Et ceci alors même que les gens ont plus que jamais besoin d'informations fiables", déplore Luca Nicotra, directeur de campagne à Avaaz et co-auteur du rapport. "L'algorithme de Facebook met en avant ce genre de contenus, produits par des sites coutumiers de la désinformation", ajoute-t-il.

Des sites et des pages publiques épinglés

Quels sont ces sites qui relaient des infox sur Facebook ? En première position, on trouve RealFarmacy, l’un des principaux sites de mésinformation sur la santé. Deux Français se hissent aussi dans le top 10 : ripostelaïque.com, à la 5e position, et lesmoutonsrebelles.com, à la 7e place du classement. "En France, ces fausses informations ont été particulièrement politisées et aussi très partagées, notamment par des groupes comme les 'gilets jaunes' ", note Luca Nicotra d'Avaaz. 

Et chacun de ces sites génère des millions de vues et de partages sur Facebook :

À titre d'exemple, Avaaz cite des infox parmi les plus grossières ayant circulé sur Facebook : 

  • Un article qui affirmait qu’un vaccin anti-polio soutenu par un programme de Bill Gates avait provoqué la paralysie de près d’un demi-million d’enfants en Inde (8,4 millions de vues)
  • Un article qui promouvait de faux remèdes pour des maladies mortelles, comme l’argent colloïdal contre Ebola (4,5 millions de vues)
  • Un article qui titrait "Deux médecins urgentistes expliquent pourquoi le confinement n’a vraiment aucun sens". Il avançait de nombreuses informations erronées pour défendre l’argument selon lequel le confinement ne protégeait pas la population contre la pandémie, et était en réalité dangereux pour la santé publique (2,4 millions de vues). 
Une fake news sur Bill Gates et un vaccin, très relayée sur Facebook, a généré 8,4 millions de vues.
Une fake news sur Bill Gates et un vaccin, très relayée sur Facebook, a généré 8,4 millions de vues. / Capture d'écran

Contre toute attente, davantage que les groupes privés ou les comptes personnels, ce sont les pages publiques sur Facebook qui sont le principal outil de diffusion de ces contenus. Elles sont en effet responsables à elles seules de 43% du nombre total de vues, épingle le rapport d'Avaaz. "C'est l'un des résultats les plus incroyables de cette étude. Vous pourriez imaginer que ces informations sont partagées dans des groupes fermés, par des canaux cachés, pointe Luca Nicotra : "Mais non, la plupart de ces sites utilisent depuis de nombreuses années des pages publiques pour être relayés sur Facebook, et continuent de répandre à la vue de tous des centaines de millions de fausses informations."

Les 42 pages les plus importantes qui relaient les contenus des principaux sites de désinformation sont suivies par plus de 28 millions de personnes. Elles ont généré environ 800 millions de vues en un an.

L'inaction de Facebook dénoncée par les enquêteurs

Facebook avait annoncé en avril la mise en place de nouvelles mesures pédagogiques, pour tenter de freiner la contagion d'infox en temps de pandémie. "Tout utilisateur qui clique sur une publication sur le coronavirus étiquetée comme "dangereuse" recevra désormais un message dans son fil d'actualité, l'incitant à consulter des sources sûres comme le site de l'Organisation mondiale de la Santé", indiquait son PDG Mark Zuckerberg. 

En mars, Facebook a aussi annoncé avoir supprimé "des centaines de milliers" de ces contenus liés au Covid-19 qui "pourraient représenter un danger imminent pour la santé". Le réseau social a par ailleurs conclu des partenariats avec des médias spécialisés dans la vérification de l'information, l'Agence France Presse (AFP) et Checknews (Libération).

Ce n'est pas suffisant pour Avaaz pour qui Facebook n'agit toujours pas assez pour signaler ces contenus douteux. Ainsi, seuls 16% des posts relayant de fausses informations - parmi ceux étudiés par les enquêteurs - affichaient une mise en garde de Facebook.

Comment mieux lutter contre ces infox ? "Premièrement, toute personne exposée à ces fausses informations devrait recevoir une notification signalant qu'elles ont été invalidées par des fact-checker indépendants.", préconise Luca Nicotra : " Des études montrent que si Facebook procédait ainsi, 50% des personnes qui donnent du crédit à ces informations cesseraient d’y croire." 

Enfin, selon Luca Nicotra, il faudrait procéder au "déclassement" de ces fausses informations : "Au lieu de publier le contenu aux yeux de tous – car l’algorithme aime beaucoup mettre en avant ce type de contenus, qui font du clic – il devrait les déclasser. Cela pourrait supprimer jusqu’à 80% des vues."

Facebook répond

Suite à l'enquête d'Avaaz, Facebook a tenu à réagir : "Nous partageons l'objectif d'Avaaz de limiter la désinformation, mais leurs conclusions ne reflètent pas les initiatives que nous avons prises afin d'empêcher ces contenus de se répandre sur notre plateforme", estime un porte-parole. 

"Grâce à notre réseau de fact-checkers, d'avril à juin, nous avons affiché des mises en garde sur 98 millions de posts qui contenaient des informations erronées sur le Covid-19. Nous avons aussi supprimé 7 millions de posts qui pouvaient conduire à des dommages imminents", tient à souligner ce porte-parole de la compagnie. "Nous avons, en outre, redirigé plus de 2 milliards de personnes vers les autorités sanitaires. Et quand quelqu'un essaie de partager un lien qui évoque le coronavirus, un 'pop-up' apparaît, pour lui indiquer une source crédible d'information."