Selon une étude américaine parue ce lundi dans une revue scientifique, des chercheurs ont posé les premières pierres d'un outil qui pourrait permettre, grâce au suivi des tweets d'un internaute, de prédire chez celui-ci une situation de solitude, qui peut engendrer des dépression ou des maladies cardio-vasculaires.

Twitter est un bon baromètre de la solitude, selon cette étude
Twitter est un bon baromètre de la solitude, selon cette étude © AFP / Alastair Pike

La solitude est un problème de santé publique : elle peut engendrer des phénomènes de dépression, de maladies cardio-vasculaires, voire de démence chez les personnes âgées. Mais ce mal, qui touche 17% des personnes entre 18 et 70 ans aux États-Unis, est difficile à être identifié. Un groupe de chercheurs, rattachés à l'université de Pennsylvanie, a travaillé sur une méthode d'identification des sujets qui, parce qu'ils postent de Twitter avec les mots "seul" ou "solitaire", peuvent être associés à des troubles comme l'anxiété, la colère ou l'insomnie.

Recherche lexicale

Selon l'étude parue dans la revue scientifique BMJ Open, les recherches de cette équipe ont permis d'élaborer un premier modèle d'identification de situations de solitude même lorsque celles-ci ne sont pas clairement évoquées. Les chercheurs et chercheuses ont travaillé sur des modèles de reconnaissance automatique du langage, devenus de plus en plus performants pour extraire une information de millions de messages. Ils ont travaillé sur 400 millions de tweets rédigés en Pennsylvanie entre 2012 et 2016. 

Parmi eux, 6 202 comptes, qui ont tweeté plus de cinq fois le terme "seul" ou "solitaire" entre 2012 et 2016 ont été identifiés pour l'étude. L'étude montre que les personnes en situation de solitude ont tendance à tweeter deux fois plus que les autres, et surtout la nuit

Plus d'addictions, moins d'interactions

Ces personnes ont tendance à parler souvent des difficultés à avoir des relations (on peut souvent lire les termes "want somebody" ou "no one to" - "personne pour"), à évoquer des addictions (à la drogue, à l'alcool), ou à la gestion de leurs émotions ("je voudrais juste", "je ne peux pas", etc.). Par ailleurs, les utilisateurs de ce "panel" ont aussi moins souvent tendance à engager des conversations ou à mentionner d'autres comptes Twitter. 

Selon l'un des responsables de l'étude, Sharath Chandra Guntuku : 

Si nous sommes capables de repérer des gens seuls et d'intervenir avant que les symptômes associés aux thèmes que nous avons identifiés commencent à se développer, nous aurons la possibilité de les aider beaucoup plus tôt

Ce modèle pourrait en effet servir à faciliter la détection de ces phénomènes de solitude "qui peuvent tuer à petits feux, car les problèmes médicaux qui y sont associés peuvent prendre des années pour se déclarer", explique Sharath Chandra Guntuku. 

Auparavant, une autre étude de chercheurs de Columbia s'était intéressée aux tendances suicidaires chez les vétérans et à l'usage des réseaux sociaux comme moyen de prévention. 

L'Eldorado des chercheurs

Avec 500 millions de tweets par jour, Twitter est un Eldorado pour les statisticiens. Les épidémiologistes sont aussi d'accord pour dire qu'il y a là une mine d'informations peu chère à exploiter. "L'intérêt d'une grande quantité de données, c'est qu'on peut y repérer des signaux faibles, c'est à dire des comportements qu'on n'aurait pas vu ou suffisamment pris en compte dans un plus petit groupe" explique Laurie Marrauld, enseignant-chercheur à l'Ecole des Hautes Etudes en Santé Publique de Rennes (EHPES). Elle note qu'il peut cependant y avoir des biais. "Il a été montré que les inégalités sociales se reproduisent sur les réseaux numériques. Les personnes qui ont le plus de difficulté à accéder aux informations dans la vie réelle rencontrent les mêmes difficultés dans la vie numérique. Elles sont spontanément sous-représentées". 

Bruno Falissard, pédopsychiatre, pointe de son côté les limites de l'utilisation de l'exercice. Pour identifier des marqueurs en recherche, il lui semble pertinent de fouiller dans les grandes bases de données comme Twitter. "Les outils de traitement automatique du langage deviennent de plus en plus performants et utiliser les réseaux sociaux pour faire de la prévention sera utile car les gens ne se sentent pas observés par les chercheurs. Mais s'en servir pour traiter tel ou tel patient me semble trop ambitieux" ajoute ce professeur en Santé Publique à Paris-Saclay qui insiste sur l'importance de la relation humaine patient/soignant. 

Les chercheurs et chercheuses qui ont participé à l'étude vont désormais se pencher sur le développement d'un outil de mesure plus précis des "différentes dimensions de la solitude que les internautes ressentent et expriment", et pour, à terme, mettre un outil de "dépistage" auquel il sera possible de se connecter avec son propre compte Twitter

L'une des craintes avec les réseaux sociaux, c'est qu'ils conduisent à un profilage des individus. D'ailleurs aux Etats-Unis, les assureurs qui ont accès aux données de santé, ont commencé à différencier les individus suivant qu'ils se rendent ou non à la salle de sport par exemple. Laurie Marrauld souligne que la réglementation européenne préserve jusqu'ici les citoyens de ces fins commerciales. Le RGPD (le règlement général sur la protection des données) n'a pour l'instant pas accordé aux assureurs l'accès aux données médicales. Pourtant, une centaine d'opérateurs comme Google ou Orange y ont déjà accès.

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