Le directeur général de Sanofi a créé la polémique, en estimant qu'il réserverait probablement aux États-Unis la primeur d'un éventuel vaccin contre le Covid-19. Est-ce possible ? Le décryptage de Carine Milcent, économiste spécialiste des systèmes de santé.

Pour l'accès à un vaccin, les États-Unis pourraient bénéficier d'une avance de plusieurs jours ou semaines, selon le directeur général de Sanofi.
Pour l'accès à un vaccin, les États-Unis pourraient bénéficier d'une avance de plusieurs jours ou semaines, selon le directeur général de Sanofi. © AFP / Franck Fife

Sanofi va-t-il réserver aux États-Unis la primeur d'un éventuel vaccin contre le coronavirus ? Évoquée par le groupe, qui renvoie l'Europe à ses responsabilités, l'idée provoque l'indignation du monde politique français, jusqu'au gouvernement qui la juge "inacceptable". Carine Milcent, docteur en économie et chercheur au Centre National de la Recherche Scientifique (CNRS), spécialiste d'économie de la santé, est revenue pour France Inter sur la position délicate du groupe pharmaceutique.

FRANCE INTER : Quelles sont les règles habituelles ? Le pays qui a financé un programme précis de recherche est servi le premier ? 

CARINE MILCENT : La règle est un peu plus complexe. Vous avez des avantages qui sont liés à la recherche. Quand vous financez une recherche, vous avez un avantage lié au fait que vous avez financé les recherches d’une entreprise privée. À partir de ce moment là, cette entreprise privée peut considérer que vous avez un certain avantage parce que vous êtes le financeur et que vous avez pris un risque. Vous avez financé des recherches à un moment où vous n’aviez encore rien obtenu. Vous avez fait un pari sur l’avenir. C’est en cela qu’on peut considérer qu’ayant fait un pari sur l’avenir, si ce pari s’avère gagnant, vous êtes dans une position dominante par rapport aux autres pour avoir accès.

De plus, ce qu’il faut avoir en tête, c’est que les prix des médicaments aux États-Unis, notamment sur ordonnance, ne sont pas du tout administrés. Ils ne sont pas régulés ni fixés, on ne donne pas non plus de fourchette. Les États-Unis sont le pays où les prix des médicaments sont les plus élevés. Pour un laboratoire pharmaceutique privé, ce n’est pas rien. Ça signifie que c’est un marché sur lequel il va avoir une demande, liée au fait que c’est une population qui se soigne énormément, et qui va payer les médicaments au prix cher.

Le fait que Sanofi touche beaucoup d’argent public, notamment dans le cadre du crédit impôt / recherche, doit-il intervenir dans la réflexion ?

Cet argent est considéré comme une somme pour privilégier la recherche, mais n’est pas fléché sur quelque chose en particulier. Ça va être à l’entreprise privée de voir quel est son intérêt. Puisque c’est une entreprise privée, elle a un objectif de profit.

Il faut quand même rappeler que l’OMS s’est positionnée sur cette question. Elle a mis en place un mouvement pour un vaccin accessible à tous, notamment pour les pays les plus fragiles. On est ici face à deux façons opposées de se positionner par rapport à de possibles vaccins sur le Covid. D’un côté, la loi du marché : 'je suis plus rapide, je paie plus et donc je suis prioritaire sur la demande'. Et de l’autre côté, un bien public, l’idée que ça ne doit pas être le prix qui doit arrêter l’accès, qu'il y a des biens auxquels tout le monde doit avoir droit.

Est-ce que le gouvernement français a des moyens de pression lourds sur Sanofi ?

Oui, le gouvernement a un moyen de pression parce que malgré tout on est un marché important. Et on n’est pas que le marché français, on est le marché européen. Pour les médicaments, vous avez un processus qui fait que quand vous faites rentrer un produit sur un des pays de la zone euro, vous le faites rentrer sur l’ensemble des pays. Forcément Sanofi marche un peu sur des oeufs, il ne peut pas non plus se mettre à dos le marché européen, c’est évident. 

Dans les propos du patron de Sanofi France, il y a l’idée que les États-Unis payent et sont plus efficaces, que l’Europe se noie dans les réglementations. Ça correspond à une réalité ?

Vous avez la manière d’agir du gouvernement de Donald Trump, qui est une manière très directe. C’est ça qui est également à prendre en compte. Malgré tout, l’UE est en train de débloquer 2,4 milliards pour la recherche. On peut toujours critiquer mais on voit tout de même à travers ces chiffres que l’Union européenne va aussi dans cette même direction de débloquer des sommes importantes pour la recherche, notamment un vaccin pour le Covid. 

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