Plus de 1000 médecins hospitaliers ont annoncé leur intention de démissionner de leurs fonctions administratives s'ils ne sont pas reçus d'urgence au ministère de la Santé en vue d'ouvrir un "Grenelle de la santé" autour de la situation "dramatique" de l'hôpital.

Des médecins démissionnaires, membres du Collectif inter-hôpitaux, ont tenu une conférence de presse pour expliquer les raisons du mouvement.
Des médecins démissionnaires, membres du Collectif inter-hôpitaux, ont tenu une conférence de presse pour expliquer les raisons du mouvement. © AFP / Michel Stoupak

Dans une lettre adressée à la ministre de la Santé et publiée dans Libération, lundi, plus de 1100 médecins hospitaliers, chefs de service et responsables d'unité, se sont dits prêts à démissionner collectivement de leurs fonctions administratives si la ministre de la Santé Agnès Buzyn ne s'engage pas d'urgence à les recevoir en vue d'ouvrir des négociations sur l'avenir de l'hôpital. 

Le mouvement, porté par le Collectif Inter Hôpitaux, qui fédère les médecins hospitaliers en colère depuis le mois de septembre, estime en effet "totalement insuffisantes" les mesures annoncées le 20 novembre dernier pour l'hôpital par le premier ministre Edouard Philippe.

"C'est un geste politique très fort, un acte grave et ultime", expliquent les démissionnaires. "Nous le faisons la mort dans l'âme mais pour alerter sur la situation dramatique de l'hôpital, l'heure du choix c'est maintenant, car l'hôpital public est en train de s'écrouler, on ne veut rien pour nous, on veut juste sauver notre bien public".

D'où vient ce malaise des médecins du public ? "On ne peut plus travailler dans des conditions acceptables, on a même le sentiment parfois de ne plus être éthique", disent-ils. Une dizaine de membres du collectif, eux-mêmes démissionnaires, ont exposé leurs difficultés quotidiennes au cours d'une conférence de presse.

Une course à la "rentabilité"

Le début des problèmes remonte d'après eux à une dizaine d'années. "Ça n'a pas cessé d'empirer depuis. Le cauchemar a commencé quand on nous a dit : 'il va falloir que vous produisiez du séjour', alors que nous on avait l'habitude de prodiguer des soins. Et on s'est mis à avoir comme chef de service des tableaux Excel", se souvient Agnès Hartemann, diabétologue à l'hôpital de La Pitié Salpêtrière, à Paris. 

"On s'est aperçu qu'on était infantilisés, qu'on se retrouvait à l'école avec des bonnes ou des mauvaises notes."

"On a peur parce que, quand notre activité baisse, on nous supprime des moyens (...). Je suis devenue une espèce de robot", ajoute la médecin. Pour elle, c'est devenu "éthiquement insupportable" de gérer son service, contrainte de faire du "tri" entre des patients plus ou moins "rentables".

Selon Xavier Mariette, médecin rhumatologue, chef de service à l'hôpital Kremlin-Bicêtre, les difficultés rencontrées par l'hôpital public sont liées principalement à deux décisions : une loi "qui a instauré un pouvoir unique à l'hôpital, indépendant des médecins et des soignants, pouvoir représenté par le directeur tout-puissant", ainsi que la généralisation de la tarification à l'activité (T2A).

Cette "T2A", comme on l'appelle, rémunère les établissements en fonction de l’activité médicale qu’ils réalisent. Plus ils font d'actes, plus ils gagnent de l'argent, ce qui a "conditionné nos pratiques quotidiennes à une honteuse recherche de rentabilité", juge Joëlle Laugier, médecin généraliste au centre hospitalier Delafontaine, à Saint-Denis.

"Sauf que, plus l'activité augmentait, plus les tarifs baissaient pour rester dans l'enveloppe budgétaire des hôpitaux votée par les députés", reprend Xavier Mariette. "De plus, cette règle est la même pour les hôpitaux publics et privés, et les hôpitaux privés eux peuvent choisir les malades considérés comme 'plus rentables'." 

D'après Xavier Mariette, le budget alloué à l'hôpital augmente de 2% chaque année depuis dix ans, quand les dépenses augmentent, elles, naturellement, de 4% par an.  "En dix ans, on a demandé à l'hôpital plus de 8 milliards d'économies, c'est intenable".

Une "désertion des postes"

Pour absorber ces économies, "il y a eu _beaucoup de réorganisation au sein des hôpitaux"_, qui "ont été faites essentiellement sur le dos du personnel : on ne remplace pas les départs à la retraite ou de façon retardée, on ne remplace pas les congés maternité, on crée des super-structures pour mutualiser les soignants qui ne se sentent plus appartenir à un service (...), on change leurs horaires, on n'augmente pas les salaires", décrit Xavier Mariette. 

Résultat : "La dégradation des conditions de travail des soignants se traduit par une augmentation significative des maladies professionnelles liées à la pénibilité, et implique forcément une perte de sens au travail, avec de nombreux cas de burn-out ou de dépression", observe Joëlle Laugier.

Dans ces conditions, "les infirmiers et aide-soignants quittent l'hôpital public, des postes deviennent vacants, les jeunes médecins sont en train de suivre le même chemin, et on est donc obligés de fermer des lits", déplore-t-il, à l'unisson avec ses collègues démissionnaires. "La désertion des postes paramédicaux contraint les directions à faire appel à des vacataires, ponctuels qui ne connaissent ni les patients, ni les organisations de soins, entraînant de fait une surcharge de travail pour ceux et celles qui restent encore sur des postes fixes", analyse Joëlle Laugier.

"Il s'agit d'une dégradation vertigineuse, sans précédent, et qui fait prendre des risques aux malades comme aux soignants."

"Nous ne sommes plus en mesure de mener correctement nos missions dans un nombre considérable d'hôpitaux", ajoute la médecin. "Mais quelle est la volonté de nos dirigeants, de nos gouvernants : transformer nos hôpitaux de proximité en dispensaires pour les pauvres, dans lesquels plus aucun médecin ni soignant ne voudra travailler et demander à ceux qui ont les moyens d'aller chercher les compétences dans les structures privées ?", s'inquiète Hélène Gros, médecin spécialisée en infectiologie au centre médical intercommunal Robert Ballanger d'Aulnay-sous-Bois. 

Que demandent-ils ?

Dans son plan hôpital, le gouvernement prévoit 1,5 milliard d’euros de financement en plus sur trois ans, dont 300 millions ajoutés à la trajectoire financière de 2020, la reprise par l’État d’un tiers de la dette hospitalière, soit 10 milliards d’euros, une série de nouvelles primes, ainsi qu'une réforme du statut des médecins qui travaillent à l’hôpital. "C’est trop peu, trop partiel, trop étalé dans le temps", décrètent les signataires de la lettre qui demandent "une revalorisation significative (300 euros nets par mois) des salaires des personnels non médicaux" et "une rénovation de la gouvernance des établissements".

Ils estiment également qu'il manque 600 millions, en plus des 200 millions prévus par le nouveau plan hôpitaux du gouvernement, précisant que "sur les 300 millions annoncés, 100 millions sont attribués aux EHPAD qui en ont bien besoin".

Pourquoi maintenant ?

Cette démission "symbolique" fait suite à la mobilisation des services d'urgences, qui alertent sur leur manque de moyens depuis mars 2019. À partir d'octobre, l'ensemble des services hospitaliers est progressivement entré dans le mouvement. D'abord de façon silencieuse, avec une "grève du codage". "Cette grève consistait à ne pas transmettre à leurs directions hospitalières le coûts des hospitalisations, et donc à bloquer le système de financement des hôpitaux par la sécurité sociale", détaille Stéphane Dauger. Puis, il y a eu une grande manifestation en novembre.

Le mois dernier, plusieurs centaines de médecins hospitaliers se disaient déjà prêts à la démission. "L’hôpital public se meurt, faute de moyens à même d’assurer la qualité des soins et de garantir la sécurité des patients", alertaient-ils dans Le Journal du Dimanche. Malgré cela, ils estiment ne pas avoir été entendus par le gouvernement dont la proposition consiste "uniquement à proposer des primes par piliers à différentes catégories du personnel, mais ne résoudra en rien la crise profonde du personnel existant et surtout ne permettra en rien de reprendre le recrutement indispensable", estime Xavier Mariette.

"La réponse apportée par le gouvernement est si peu à la hauteur des enjeux qu'elle est vécue comme une humiliation de plus, un mépris de la réalité, une surdité des pouvoirs publics ressentie comme une violence supplémentaire par les collègues", ajoute Joëlle Laugier qui se félicite que "les langues se délient" enfin. 

Après des années où "malgré l'usure, l'amertume, l'épuisement et le sentiment de ne plus arriver à mener correctement nos missions de base, voire même à en devenir maltraitants (...). Malgré tout, nous nous sommes tus. Nous avons pallié, colmaté, tenu des années, parce que notre désir de soin restait au dessus de tout", raconte-t-elle. 

Une prise de parole difficile, puisqu'il s'agit "d'oser rendre publics les risques que nous sommes contraints de faire prendre aux patients, des maltraitances par manque de temps et, disons-le, le lot d'erreurs médicales que pourraient engendrer le manque de moyens que subissent les hôpitaux".

Que signifie cette démission ?

Concrètement, les médecins démissionnent de leurs fonctions de chefferie et/ou de coordination. Ainsi, "chaque médecin sera ainsi responsable individuellement de ses actes, le chef de service ne jouera plus de rôle de régulateur et de modérateur entre l'équipe et l’administration, il ne fera plus le lien avec l'administration pour la gestion des plannings, des congés ou des absences", décrypte Stéphane Dauger, chef du service de réanimation pédiatrique à l’hôpital universitaire Robert-Debré, à Paris. Ils ne participeront plus aux réunions "dont le seul thème est financier ou économique", ni même des réunions avec l'Agence régionale de santé ou la Haute autorité de santé.

Enfin, "les patients et leurs familles devront s’adresser directement à l'administration pour toute question, remarque ou réclamation. De la même façon, l'administration qui a elle aussi vu ses moyens fondre très rapidement ces dernières années, n'aura plus d'interlocuteur direct en cas d'incident ou d'événement indésirable grave", ajoute le médecin.

"Nous ne changerons rien à nos soins, à l'accueil de nos patients et de leurs familles", rassure-t-il, avant de nuancer : "Néanmoins, l'absence de chef d'orchestre à la tête de service qui peuvent aller jusqu'à 120 personnes pourrait sans doute à moyen terme retentir sur la qualité des soins."

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