Le 7 janvier 2015, les frères Kouachi attaquaient la rédaction du journal satirique, avant d'être tués, 48 heures plus tard, à Dammartin-en-Goële. Bilan : 12 morts, 11 blessés. Un épisode qui restera marqué dans la chair et la mémoire de ceux qui ont vécu l'événement au plus près. Témoignages.

Place de la République, à Paris, rassemblement en mémoire des victimes de l'attentat à Charlie Hebdo, le 7 janvier 2015.
Place de la République, à Paris, rassemblement en mémoire des victimes de l'attentat à Charlie Hebdo, le 7 janvier 2015. © AFP / NICOLAS PORTNOI / HANS LUCAS

Ce fut le point de départ d'une vague d'attentats djihadistes sans précédent en France. Le 7 janvier 2015, douze personnes meurent sous les balles de Chérif et Saïd Kouachi, au siège parisien de Charlie Hebdo et dans une rue adjacente. Dessinateur au sein du journal, procureur de la République, président en exercice... Ils ont livré à France Inter leur souvenir de ce jour terrible.

Riss, dessinateur à Charlie Hebdo

Riss, le 26 novembre 2019.
Riss, le 26 novembre 2019. © AFP / Steven Wassenaar / Hans Lucas

Il y a cinq ans...  Laurent Sourisseau, dit Riss, échappait de peu à la mort, lors de l'attentat qui décimait la rédaction de Charlie Hebdo, à Paris. Il en est devenu le directeur de publication.

Il raconte : "Chaque seconde, vous vous dites que ça va être la dernière. Vous prenez conscience que vous êtes arrivé au moment ultime de votre vie. Celui que tout le monde craint ou imagine… 'Comment est-ce que je vais mourir ?' J'avais la réponse ce matin-là : ma vie allait se terminer, au journal. J'attendais le moment, j'attendais la seconde. 

D’abord, il y a eu des bruits assourdissants, des coups de feu. Puis des paroles. À ce moment, vous ne savez pas ce qui se passe, vous ne savez pas combien ils sont, où ils se trouvent. Vous ne savez pas s'ils sont trois, quatre ou cinq… J'ai entendu une voix que je ne connaissais pas parler à une autre, je me suis dit 'tiens, ils doivent être au moins deux.' 

Au bout d'un moment, les coups de feu se sont estompés... Il y a eu ce silence, un silence trompeur parce qu'ils étaient encore là. Il ne fallait surtout pas bouger. 

"À ce moment, on est transformé en une espèce de petit animal. On se protège, on se met dans un creux, on essaye de disparaître". 

J'ai fait du mieux que j'ai pu pour ne pas poser un regard sur ce qu’il y avait autour de moi. J'avais compris. Je ne voulais pas les voir comme ça. La dernière fois que je les ai vus, ils étaient debout. Ils étaient vivants. C'est ça que je garderai d'eux. La mort, c'est le moment d'intimité ultime, quelque chose qu'on partage avec ses proches. Je n'aurais pas dû les voir comme ça. Pour moi, ils sont toujours un peu vivants, je les entends parler. Le souvenir des 25 ans que j'ai passé avec eux est plus considérable que le moment furtif de leur disparition."

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Michel Catalano, l'imprimeur de Dammartin-en-Goële 

Michel Catalano, le 5 février 2015.
Michel Catalano, le 5 février 2015. © Maxppp / Arnaud Dumontier

Il y a cinq ans... le directeur de l'imprimerie de Dammartin-en-Goële (Seine-et-Marne) était pris en otage par les frères Kouachi au terme de leur cavale, deux jours après l'attentat de Charlie Hebdo. Détruite au cours de l'assaut donné par les forces spéciales, l'imprimerie CTD a été rénovée et a rouvert ses portes en septembre 2016.

Il raconte : "Même si elle a été une épreuve, la reconstruction de l'imprimerie a été la première étape qui m'a permis de me relever. Aujourd'hui, j'ai encore des moments difficiles, j'ai toujours des problèmes de sommeil. Mais j'avance, tout doucement. Même si je peux donner l'impression que je suis pratiquement redevenu le même qu'avant, je suis quelqu'un d'autre. C'est juste que que j'ai réussi à apprivoiser la douleur psychologique... 

Au bout de cinq ans, je me rappelle encore de ce qui s'est passé minute par minute. 

À l'approche de la date anniversaire, je dors encore moins bien, des images me reviennent, des choses me sont plus sensibles que d'habitude... Psychologiquement, physiquement, ce n'est pas simple. Au début, le visage des terroristes jaillissait devant moi, en pleine journée. Aujourd'hui, cela m'arrive de temps en temps, quand je suis isolé... Mais c'est plutôt l'ensemble de la journée qui rejaillit par phases, avec un mal-être physique. 

Mon entreprise a fait partie de ma résilience. Le fait qu'elle redémarre est très important pour moi. Quand on a fait l'inauguration, je me suis tout de suite senti mieux. Au bout de 5 ans, elle n'est toujours pas à l'équilibre, mais ça fait partie des objectifs que je me suis fixés. Je suis persuadé que, quand on regagnera de l'argent, ce sera une étape supplémentaire qui aura été passée. On y met beaucoup d'énergie avec ma femme, mes employés, ça me permet d'être 100% présent, et parfois d'oublier complètement ce qui m'est arrivé. 

Désormais, j'attends le procès qui s'ouvrira en mai. C'est important pour les victimes de dire les choses, qu'on sache comment elles se sont passées. Cela ne fermera pas le livre, mais ce sera une étape supplémentaire de ma résilience."

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François Molins, procureur de la République de Paris

François Molins lors de la conférence de presse donnée le 7 janvier 2015.
François Molins lors de la conférence de presse donnée le 7 janvier 2015. © AFP / Eric Feferberg

Il y a cinq ans... François Molins était procureur de la République de Paris. De conférence de presse en conférence de presse, les attentats ont fait de lui un visage familier de l'antiterrorisme. Il est aujourd'hui procureur à la cour de cassation.

Il raconte : "Pour Charlie Hebdo, le soir de l'assaut des unités spécialisées contre l'imprimerie de Dammartin-en-Goële et l'Hyper Cacher, on savait qu'on allait faire un point presse. On a appris que le président de la République ou le Premier ministre allait s'exprimer au journal de 20 heures. Moi, j'ai choisi délibérément de différer la conférence de presse du parquet, de la programmer vers 22h30, parce que je ne voulais pas qu'il puisse y avoir dans la communication une proximité avec le politique. 

J'ai fait, je crois, une soixantaine de points presse en matière terroriste. J'ai toujours eu le trac chaque fois que je suis rentré dans la salle. Mais au fil du temps, s’est construite une sorte de marque de fabrique. Parce que ces choses-là, je les ai faites avec ma personnalité, mes qualités et mes défauts. 

Mais il y a aussi un travail collectif, avec les collègues. Dans ces conférences de presse, des choses revenaient régulièrement : le petit mot sur les victimes, l’appel à la responsabilité des journalistes, le souci de pas en dire trop et en même temps de donner tout un tas de détails. Ces détails n'avaient pas une grande importance au niveau de l’enquête, mais tout le monde était content, alors pourquoi s'en priver !

Ces précisions participent aussi de l'objectif de faire quelque chose qui soit le plus complet possible. Parce qu'effectivement, on était conscient de l’attente des médias, des citoyens autour de tout ça."

François Hollande, président en exercice

François Hollande arrive à la rédaction de Charlie Hebdo, le 7 janvier, après l'attentat.
François Hollande arrive à la rédaction de Charlie Hebdo, le 7 janvier, après l'attentat. © AFP / Kenzo Tribouillard

Il y a cinq ans... François Hollande, alors président de la République, est confronté à une vague d'attentats djihadistes sans précédent sur le sol français. 

Il raconte : "J'avais rencontré peu de temps avant toute la rédaction de Charlie Hebdo, une partie d'entre elle s'inquiétait de l'avenir du journal. J'avais des liens avec beaucoup de ceux qui, hélas, ont été assassinés et je savais que le journal était menacé. La preuve, c'est qu'il y avait un policier qui était présent dans la salle. Il faut savoir que la rédaction de Charlie avait déjà été visée par un attentat et obligée de déménager dans un lieu qui paraissait plus protégé. 

Après avoir eu connaissance de l'attaque, je me suis rendu sur place. Ça a été un instant délicat parce que, y aller tout de suite, alors même que la zone n'était pas protégée, était regardé comme dangereux et périlleux. Et tarder à y aller pouvait être considéré comme un manque d'appréciation de la gravité de ce qui venait de se produire. 

Alors, dès que la zone a été à peu près sécurisée, j'y suis allé. J'ai vu les services d'urgence sortir les corps les uns après les autres. Parmi les secours, il y avait Patrick Pelloux et des médecins qui venaient soigner les blessés. 

C'était un moment de très grande douleur... Des talents exceptionnels venaient d'être assassinés. Et j'imaginais ce que ça pouvait représenter pour la France toute entière et pour le monde qu'un journal, avec son histoire, avec des caricaturistes de génie, puisse être ainsi attaqué. 

"J'ai pensé que ça allait produire une réaction de très grande émotion et de solidarité, même si je ne pouvais pas en imaginer l'ampleur." 

Il y a eu cette grande manifestation du 11 janvier où plus de 4 millions de personnes ont défilé, avec ces chefs d'État et de gouvernement venus à Paris. Et c'est là que l'on on se doit de comprendre ce que représentent la France, Paris et la liberté d'expression. 

Quand j'interviens à la télévision, je parle d'une action qu'il faut mener, d'une mobilisation qu'il faut faciliter pour que nous puissions avoir cet élan, ce sursaut, que nous soyons plus forts que ce qui a été mis en cause. Ce sont les partis politiques qui ont pris l'initiative d'une grande manifestation. Mais celle-ci a changé de nature et d'ampleur à mesure que les événements se sont enchaînés. On est arrivé à une manifestation vraiment populaire, sans qu'il y ait de distinction à faire entre ce qui était Charlie et ce qui l'était moins. 

Je suis très reconnaissant envers Angela Merkel. Elle m'a appelé assez tôt le vendredi et c'est elle qui a proposé de venir à Paris. J'ai alors compris que nous pouvions transformer cette manifestation qui au départ était nationale, voire partisane, en une grande manifestation internationale. J'ai reçu un coup de téléphone du premier ministre israélien Netanyahou qui m'a annoncé qu'il voulait venir à Paris et je lui ai dit 'Si vous voulez ! Il y aura aussi le président de l'Autorité palestinienne, car il en a fait la demande'. 

C'était un très grand symbole de voir défiler ensemble ceux qui ne se parlaient plus depuis des mois, des années, et qui étaient là pour témoigner de leur engagement pour la liberté et la lutte contre le terrorisme. 

Beaucoup de chefs d'État pensaient qu'on avait sécurisé tout le boulevard Voltaire et demandé à la population qui y vivait de quitter les lieux pour assurer la sécurité - ce qui pouvait parfaitement se comprendre. Et quelle n'a pas été la surprise de certains dirigeants de voir qu'il y avait des gens dans les appartements, et que ces personnes applaudissaient et exprimaient leur fierté de pouvoir recevoir cette manifestation !"

Xavier Bettel, Premier ministre du Luxembourg

Xavier Bettel à son arrivée à l'Élysée, le 11 janvier 2015, avant la marche républicaine.
Xavier Bettel à son arrivée à l'Élysée, le 11 janvier 2015, avant la marche républicaine. © AFP / Dominique Faget

Il y a cinq ans... Xavier Bettel, premier ministre luxembourgeois, participait à la marche républicaine organisée à Paris. 

Il raconte : "Le président Hollande a voulu qu'on démontre notre solidarité avec les valeurs démocratiques, la liberté de la presse. Après, il m'a dit que, du point de vue sécurité, c'était de la folie ! Mais il ne regrettait pas du tout de l'avoir fait. Ce n'était pas juste la France qui était touchée, mais le monde entier. Il y a eu un avant et un après Charlie. Comment défendre nos valeurs, comment se prémunir contre la folie humaine de certains ?"

Steve, le CRS embrassé par un manifestant

Il y a cinq ans... pendant la marche républicaine à Paris, un manifestant s'approchait d'un CRS pour l'enlacer et l'embrasser. La scène, immortalisée par les caméras de télévision, a été largement relayée, comme un symbole d'une manifestation sans précédent au cours de laquelle les forces de l'ordre ont été mises à l'honneur. 

Il raconte : "Nous faisions un cordon de sécurité pour empêcher les badauds, les personnes venues à la marche, d'approcher les chefs d'Etat. D'un coup, on entend dans la foule 'J'ai envie d'embrasser un policier pour le travail qu'ils font'. Et là, il y a un monsieur qui s'approche de moi, pour, justement, faire une accolade, un petit geste d'affection. Il y a eu un petit moment de rigolade entre nous, de moqueries entre les collègues. Je n'avais pas remarqué que des journalistes avaient filmé la scène, c'est après que des collègues m'ont dit que je passais sur France 2 et France Ô.

Nous faisons un métier où nous sommes tout le temps sous tension. Mais de temps en temps, avoir un petit moment de grâce où tout le monde est content, c'est très bien. Je n'ai pas voulu faire ce métier pour être remercié à chaque fois que je fais une intervention, c'est juste que j'aime ce métier. 

Ce que je retiens, c'est que pour moi, quand les gens voient qu'ils sont en danger et que la police est là pour les aider, ils sont contents. Nous ne sommes pas là pour faire du mal à la population, sauf que nous faisons un métier qui, parfois, demande que l'on se défende, que l'on règle des conflits, donc, parfois, c'est vrai que, quand c'est trop tendu, il y a des blessés chez les manifestants ou chez nous."

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