L'été est chaud à Grenoble : sept fusillades, deux morts depuis début août et, cette semaine, des vidéos montrant des deals de drogue et des armes dans le quartier Mistral. Mercredi, sur instruction du ministre de l'Intérieur, une opération de police a eu lieu dans ce quartier. Le maire dénonce une "opération de com".

Le maire de Grenoble, Eric Piolle, en novembre 2018. Image d'illustration.
Le maire de Grenoble, Eric Piolle, en novembre 2018. Image d'illustration. © Maxppp / IP3 / Christophe Morin

Deux vidéos, des armes lourdes, un deal de drogue : ces images ont fait le tour des réseaux sociaux. À Grenoble, en Isère, des séquences tournées dans le quartier Mistral, connu comme étant une plaque tournante du trafic dans la ville, sont devenues virales. Sur la première, on voit des hommes qui portent des gilets pare-balles, ont entre les mains ce qui ressemble à des fusils d'assaut. Ils sont dans un square avec des jeux pour enfants, semble-t-il devenu point de deal ; on aperçoit même un consommateur. Sur l'autre séquence, cinq hommes sont autour d'une table couverte de "friandises" et de stupéfiants. Ces deux vidéos pourraient avoir été tournées pour impressionner de potentiels rivaux, même si certains, dans le quartier, parlaient hier "d'armes factices" et d'un "clip de musique". 

Une enquête est actuellement en cours, mais, en réaction à ces deux vidéos, dès mercredi soir, le ministre de l'Intérieur Gérald Darmanin a communiqué sur Twitter sur une opération de police menée "sous son instruction" dans ce même quartier Mistral. Elle a mobilisé une centaine de membres des forces de l'ordre. Pourtant, aucune interpellation ni aucune saisie n'a eu lieu. Seulement une cinquantaine de consommateurs de stupéfiants ont été contrôlés. Une "opération de communication" dénoncée par Eric Piolle, maire EELV de Grenoble et invité jeudi du 13/14 de France Inter

FRANCE INTER : Comment des hommes peuvent-ils se sentir en situation d'impunité au point de tourner des images comme celles que l'on voit tourner depuis le début de la semaine ? 

ÉRIC PIOLLE : "D'abord, c'est une opération de communication. Deux opérations de communication même, celle des dealers et celle de l'État qui est dans son droit. Mais nous avons besoin de l'État au milieu des habitants. Ce que nous sommes ; le travail avec les associations culturelles, d'éducation, de prévention, la police, évidemment. 

Nous l'avons vu déjà par le passé, les 'coups de menton' de Sarkozy, de Valls et maintenant ce qu'on voit se mettre en place... cela ne sert à rien.

Il faut structurer un travail de terrain, il faut des policiers, des hommes et des femmes mobilisés sur le terrain, aux côtés de l'ensemble des services publics."

Si ces images retiennent l'attention, c'est qu'elles surgissent après un été particulièrement violent à Grenoble - sept fusillades en quelques semaines, deux morts depuis le début du mois,  trois au fil de l'été, quatre blessés. Demandez-vous des renforts de police ? 

"Oui, nous en avons demandé au mois de mars. D'abord, nous avons obtenu des renforts il y a deux ans (70 policiers qui sont arrivés). Malgré cela, nous ne sommes pas revenus au niveau des effectifs de 2002, avant la casse des services de police par Nicolas Sarkozy. Donc, nous avons écrit avec les maires des trois plus grandes villes du département pour demander des renforts parce qu'on savait que le déconfinement allait être compliqué. On l'a vu à Toulouse, on l'a vu à Dijon, on l'a vu à Lyon, on le voit à Grenoble, on le voit un peu partout. Donc il faut une mobilisation. Mais on n'a pas encore eu de réponse de la part du ministre."

Vous n'avez pas eu le ministre depuis le début de la semaine ? 

"Non ! On lui a réécrit le jour de la sortie de la vidéo pour lui rappeler notre courrier d'interpellation. On n'a pas encore eu de réponse. Mais ce qui est important de dire, c'est qu'on ne peut pas continuer dans cette hypocrisie. Il faut le rappeler : le gouvernement Macron a décidé il y a deux ans d'intégrer le trafic de drogue à la croissance du PIB. D'un côté, la France a la loi la plus répressive d'Europe et, de l'autre, on a des records de consommation, notamment chez les jeunes. Et l'Etat, le gouvernement décide d'intégrer cette consommation de drogues à la croissance du PIB, comme si c'était bon pour le pays. Il faut cesser cette hypocrisie et devenir un peu plus stratèges, dans ce domaine là comme dans d'autres." 

Derrière cette question, il y a aussi un débat politique : le procès qui vous est fait est que, pour un maire écologiste, la sécurité passe au second plan. C'est ce que pointe du doigt votre adversaire aux dernières municipales, Alain Carignon, qui estime que le "vrai responsable" de la sécurité "est le maire". Quelle est votre réponse ?  

"D'abord, il faut rappeler qu'Alain Carignon, avant ses affaires de corruption, a été maire de Grenoble pendant douze ans, à une période où la ville, d'un point de vue de sécurité, était dans une situation encore plus dramatique que ça. Là, nous n'avions pas vécu de règlements de compte depuis quatre ans. C'est vrai qu'il y en a eu trois en l'espace d'un mois mais c'est une situation qui est tendue et nous avons besoin d'une 'co-production' de sécurité. On en parle beaucoup avec les acteurs locaux, l'Etat régalien et ses forces. Mais il ne faut pas oublier que les LR et Nicolas Sarkozy ont fait diminuer les effectifs, ce qui fait que, depuis, c'est compliqué pour les policiers qui, en pratique, n'ont pas les moyens de faire leur travail, même s'ils le font de façon extrêmement engagée et en essayant d'optimiser les ressources qu'ils ont."

Mais tout de même, armer la police municipale, organiser des patrouilles conjointes avec la police nationale, la télésurveillance sont des outils dont vous pourriez vous emparer ?

"L'armement de la police municipale, je ne l'ai pas souhaité. Notre police est armée, mais dans le cadre de ses missions. Nous l'avons doté de pistolets à impulsion électrique parce que, notamment pour la vie nocturne, la police nationale n'est plus en capacité, en matière d'effectifs, d'assurer cet indispensable. Mais le but n'est pas de recréer des polices nationales ou locales. Le but est bien d'avoir un Etat stratège et une coopération de police de sécurité. Il ne faut pas oublier que nous avons toute la chaîne à traiter : la question de la prévention, de l'éducation, des recadrages et évidemment, de la répression. Et enfin le bout de chaîne, la réinsertion. Car on renvoie, après la prison, des jeunes dans leurs quartiers et notamment en ce moment...."

Eric Piolle, le maire que vous êtes ne pourrait pas aussi agir sur les logements sociaux ; faciliter des expulsions, par exemple, dans des quartiers, dans des immeubles où le trafic de drogue est enkysté ?

"Nous le faisons ! Aujourd'hui, en matière de logement, d'abord, nous luttons pour le développement du logement social, lui aussi été attaqué par le gouvernement. Mais nous agissons dans le domaine de la coopération avec la police et nous procédons à des expulsions. En ce moment, il y a un moratoire sur les expulsions mais il ne concerne pas les trafiquants de drogue ou ceux qui utilisent leurs appartements pour du proxénétisme. Ces expulsions continuent, nous sommes actifs dans ce domaine. (...) Ces opérations de communication ont toujours un défaut, c'est qu'elles viennent stigmatiser un quartier où les habitants sont les premiers à souffrir de la situation, où il y a beaucoup de compétences, de vitalité et beaucoup de projets, de solidarité."

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