Nous avons demandé à neuf "personnes racisées" de réagir aux propos de Camélia Jordana. Ces témoins, engagés ou non, vivent ou travaillent dans des quartiers populaires. La sortie de Camélia Jordana les a tous touchés d'une façon ou d'une autre.

De gauche à droite : Priscillia Ludovsky, figure des "gilets jaunes", Kelsi Phụng, artiste Assa Traore, militante antiraciste et Tarik Safraoui, sans emploi.
De gauche à droite : Priscillia Ludovsky, figure des "gilets jaunes", Kelsi Phụng, artiste Assa Traore, militante antiraciste et Tarik Safraoui, sans emploi. © DR

"Des hommes et des femmes se font massacrer [par la police] quotidiennement en France, pour nulle autre raison que leur couleur de peau." Cette phrase, prononcée par la chanteuse Camélia Jordana samedi soir sur le plateau de l'émission "On n'est pas couché", a mis le feu aux poudres. Le ministre de l'Intérieur les a condamnés et le syndicat de police Alliance a décidé de saisir le procureur de la République. Dans la foulée, un hashtag a fleuri sur Twitter, mentionné des milliers de fois : #MoiAussiJaiPeurDevantLaPolice.

De la figure des "gilets jaunes" Priscillia Ludosky à Jaklin Pavilla, première adjointe au maire de Saint-Denis, en passant par Donia Lassoued, travailleuse sociale, France Inter a interrogé neuf personnes racisées, engagées ou pas, qui connaissent bien les quartiers populaires et qui y ont vu les forces de l'ordre à l'œuvre. Pour tenter de comprendre si elles ont le même ressenti que la chanteuse.

Donia Lassoued, travailleuse sociale : "Je peux citer beaucoup de contrôles qui ont mal tourné"

Donia Lassoued, 35 ans, d’origine maghrébine, a travaillé pendant quinze ans dans le quartier du Val-nord d’Argenteuil. Elle accompagnait les jeunes dans leurs parcours de vie, recherches d’emploi, ainsi que les familles en précarité. Elle a quitté son travail il y a deux mois pour s’impliquer en politique, inscrite sur la liste divers gauche "Argenteuil avec vous" aux élections municipales.

Ce qu'elle a pensé des propos de Camélia Jordana : "Je suis complètement d'accord avec ce qu’elle dit, mais je vais être un peu plus mesurée. Toute la police n’est pas comme ça. Elle a prononcé une phrase qui est très forte et pas forcément juste : 'des hommes et des femmes qui se font massacrer tous les jours'. Ensuite, elle a sans doute voulu mettre de la force dans ses mots pour dénoncer une situation réelle."

Son ressenti à elle : "Tous les jours il va y avoir ce rapport tendu avec les forces de l'ordre et des délits de faciès. Malheureusement, les policiers qui contrôlent dans les quartiers populaires, ce sont ceux-là qui font du mal à la population. Des jeunes garçons, africains ou maghrébins, prennent peur devant la police, s’enfuient, et c’est comme ça qu’on arrive aux bavures."

Son expérience sur le terrain : "Moi, je n'ai pas de problème. Je suis une jeune femme maghrébine, je porte un foulard sur la tête mais je n’ai pas le profil, et je suis aussi sans doute un peu protégée car je suis travailleuse sociale. Par contre, je peux citer 300 exemples de contrôles auxquels j'ai assisté et qui ont mal tourné. Une fois, un jeune est sorti de la structure dans laquelle je travaillais, avec ses amis. Il s’est fait contrôler à l’angle de la rue. Un des policiers lui a demandé de cracher par terre, puis d'essuyer son crachat. Le jeune s'est retrouvé à essuyer son crachat et à se faire charrier par un de ses copains. Un deuxième policier lui a fait une clef de bras."

Jaklin Pavilla, 1ère adjointe à Saint-Denis : "On n’a pas peur des policiers, quand ils sont là, on est plutôt rassurés"

Jaklin Pavilla, 57 ans, originaire de Guadeloupe, est première adjointe au maire de Saint-Denis, chargée notamment des solidarités et du développement social. Si elle comprend que les gens puissent avoir peur devant la police, elle ne partage pas ce sentiment.

Ce qu'elle a pensé des propos de Camélia Jordana : "Le mot 'massacrer' est sans doute excessif. Il y a quelques interventions un peu musclées, des policiers qui cognent, malheureusement on ne peut pas le nier. En banlieue et notamment à Saint-Denis, on a des remontées de familles de jeunes qui nous disent que les interventions policières sont parfois musclées."

Son ressenti à elle : "Je peux comprendre que les gens aient peur. Mais moi, j'habite dans une cité et je ne partage pas ce sentiment. On n’a pas peur des policiers, quand ils sont là, on est plutôt rassurés."

Son expérience sur le terrain : "L’autre jour, j’ai été témoin d’une intervention assez musclée dans un tramway. Un jeune homme noir ne portait pas de masque. Le policier l’a fait descendre et mettre les mains derrière le dos, j’ai trouvé ça un peu violent. Mais bon, voilà : ça fait aussi un moment qu’on répète qu’il ne faut pas prendre les transports en commun sans masque."

Yanis, ancien athlète de haut niveau  : "J’ai toujours une petite montée en pression quand je croise un policier"

Yanis, 24 ans, est un ex-athlète de haut niveau, vivant en région parisienne. Selon lui, au moins un contrôle policier sur trois auquel il est soumis "se passe mal", avec des remarques désobligeantes. Il a soutenu Camélia Jordana sur Twitter, avec le hashtag #MoiAussiJaiPeurDevantLaPolice. Il préfère que son nom ne soit pas publié.

Ce qu'il a pensé des propos de Camélia Jordana : "Je suis d’accord avec Camélia. Et je trouve scandaleux que monsieur Castaner se permette de dire que ces propos sont mensongers alors qu’il parle de quelque chose qu’il n’a visiblement jamais vécu. Le rôle du ministre de l’Intérieur est d’assurer l’assistance aux citoyens en matière de sécurité, et cela même si le danger vient de la police elle-même."

Son ressenti à lui : "Je ne dirais pas que j'ai peur quand je croise des policiers, mais j’ai toujours une petite montée en pression car je me demande sur quel genre d’agent je vais tomber, un bon policier ou un mauvais policier. Même si la plupart du temps il n’y a pas de souci, au moins un contrôle sur trois se passe mal. Ça va de la remarque raciste à la violence physique". 

Son expérience sur le terrain : "Je tiens à saluer les policiers qui font leur travail de manière professionnelle, qui nous inspirent confiance et qui n’hésitent pas à remettre à leur place leurs quelques collègues qui se prennent pour des cow-boys. Je sais qu’il y a de très bons policiers, mais malheureusement il y en a aussi beaucoup - pas une majorité - qui se comportent comme des voyous et qui gangrènent notre police". Yanis relate aussi "l'anecdote la plus violente" qu'il a vécue : lorsqu'il était adolescent, il affirme avoir été "gazé" avec des amis par les forces de l'ordre, à la sortie de la bibliothèque de sa ville. Tous sauf un, que les policiers auraient mis à l'écart, "le seul 'blanc' du groupe" : "Heureusement que je ne suis pas assez con pour me baser sur cette unique expérience et mettre tous les policiers dans le même sac", raconte-t-il.

Priscillia Ludosky, figure du mouvement des gilets jaunes : "En banlieue ça a toujours existé, j’ai toujours vu ça"

Priscillia Ludosky, 34 ans, dont les parents sont originaires de Martinique, est une des figures du mouvement des "gilets jaunes". Elle défend le droit de la chanteuse de s'exprimer.

Ce qu'elle a pensé des propos de Camélia Jordana : "C’est plus triste qu’autre chose ce que Camélia Jordana dit. De mon point de vue, elle a le droit de l’exprimer, et si elle l’exprime de cette manière c’est qu’elle le ressent, ça avait l’air très spontané. Pour la réaction de Christophe Castaner, je ne comprends pas bien parce que ce n’est pas lui qui vit ça. C’est un peu le comportement de Castaner qu’on a vu tout au long de l’année. Dès que quelqu'un dénonce la police, il condamne. Là il condamne immédiatement des propos qui sont un ressenti personnel : il remet en cause ce qu’elle dit quand elle dit qu’elle est en insécurité."

Son ressenti à elle : "Ce que je constate, c’est qu’il y a des choses qui se voient plus qu’avant, notamment depuis les "gilets jaunes". Le comportement que peuvent avoir les forces de l’ordre a été révélé. Dans une banlieue, ça restait dans une banlieue alors qu'en banlieue ça a toujours existé, j’ai toujours vu ça. Et pour avoir parlé avec beaucoup d’officiers en manifestation, beaucoup avaient conscience de ce qui n’allait pas... mais n’osaient pas en parler."

Son expérience sur le terrain : Priscillia Ludosky a témoigné de son expérience personnelle directement sur Twitter en réponse à Christophe Castaner, en dénonçant le comportement de la police :

Kelsi Phung, du collectif "Décolonisons l’animation" : "Comprendre pourquoi les personnes racisées ne se sentent pas en sécurité"

Kelsi Phung  se dit non binaire, et ne veut pas être défini comme homme ou femme. Il faut donc dire "iel", à son sujet, plutôt que il ou elle. Iel est franco-vietnamien, diplômé de l'école des Gobelins, réalisateur.trice de films d'animation.  Kelsi vit à Valence. Iel est particulièrement attentif au racisme anti-asiatique, et aux questions de genre et est membre du collectif "Décolonisons l'animation", dont l'objet est de déconstruire les stéréotypes racistes liés au milieu de l’animation. 

Ce qu'iel a pensé des propos de Camélia Jordana : "Ce que dit Camélia Jordana est tout à fait juste, on sait que cette peur que l’on a d’être insulté et violenté est quotidienne. J’ai été choqué de voir que le ministre de l’Intérieur appelait à une condamnation immédiate de ses propos. C’est révoltant que dans un pays qui se targue de promouvoir la liberté d’expression, un membre du gouvernement appelle à condamner les propos de quelqu’un qui exprime son sentiment d’insécurité." 

Son ressenti : "Le vrai sujet, c’est pourquoi les personnes racisées ne se sentent pas en sécurité. Et là, il est éludé. C’est pour ça, je crois, que Camélia Jordana propose un débat avec Castaner. On entend trop peu parler des violences policières à la télévision. On a commencé à en parler quand ça a atteint le centre de Paris, et des personnes blanches, alors que ça fait longtemps que les quartiers populaires vivent ces violences et qu’elles se soldent par des non lieux, comme se fut le cas lors de la mort de Liu Shaoyao, qui a été tué par des policiers lors d’une intervention à son domicile."

Son expérience sur le terrain : "Dans l'agglomération de Montpellier, ma sœur s'est fait humilier et insulter, menacer de viol, en raison de la couleur de sa peau, alors qu'elle était chez une voisine absente, pour nourrir son chat. C'est un voisin qui a prévenu les policiers en la voyant entrer dans l'appartement. Elle a dû insister pour que les policiers acceptent d'appeler la propriétaire et explique la situation. Ma sœur n'a pas réussi à évoquer cet épisode pendant plusieurs semaines, tellement elle était choquée, et elle avait honte. Elle n’a pas osé porter plainte."

Tarik Safraoui : "Pour moi, la police est plus un problème qu’une solution"

Tarik Safraoui, Parisien sans emploi, a été très mobilisé ces derniers mois contre la réforme des retraites. Son père est né au Maroc. Nous l'avions interrogé dans le cadre de notre série #EtMaintenant pour lui demander comment il voulait voir évoluer le monde d'après le coronavirus.

Ce qu'il a pensé des propos de Camélia Jordana : "En voyant la vidéo, je me suis dit 'Enfin ! Quelqu'un comme elle ose dire ça haut et fort !' "

Son ressenti à lui : "Moi j’ai peur de la police. Je ne crois pas que tous les flics soient racistes, mais l’institution renforce le phénomène, si bien que j’ai peur de les appeler quand j’ai besoin d’eux. Alors qu’au fond je ne me sens même pas arabe ! En gros, si tu es un jeune blanc en trottinette tout va bien. Si tu es un jeune arabe en trottinette, c’est que tu l’as volée, ou bidouillée. On est forcément des détraqués, des délinquants. Il y a une présomption de culpabilité. Pour moi, la police est plus un problème qu’une solution."

Son expérience sur le terrain : "Par exemple cette semaine, j’ai entendu des bruits chez ma voisine. Ça criait, ça pleurait. C’est la seule famille arabe dans l’immeuble. Ma première réaction a été de me demander si j’appelais la police. Pourquoi ? Parce que j’avais peur de les mettre dans la merde, parce qu’avec la police, on a toujours un problème quand on est racisé. Je me suis dit qu’il y avait un vrai problème."

Assa Traore, membre du "Comité vérité et justice pour Adama" : "La liberté d’expression pour les artistes n’existe pas en France"

Depuis la mort de son frère Adama Traore, Assa Traore est une infatigable militante contre les violences policières. En décembre dernier, elle a été mise en examen pour diffamation contre des gendarmes, suite à des propos tenus sur Facebook.

Ce qu'elle a pensé des propos de Camélia Jordana : "Ce que dit Camélia Jordana est une réalité. La France a été condamnée par la Cour européenne de Justice pour les contrôles au faciès. Lorsque Zineb El Rhazoui a déclaré “Il faut que la police tire à balles réelles”, ces propos extrêmement graves n’ont pas choqué le ministre, Christophe Castaner n’a pas réagi."

Son ressenti  : "Je vois des cas de dérives policières régulièrement dans les quartiers, et je dis que nous ne sommes pas en sécurité, alors que les policiers eux, sont protégés par l’État, c’est ça qui me fait peur. Par ailleurs, je vois qu'en France, ce n'est pas comme aux États-Unis, la liberté d’expression pour les artistes n’existe pas en France." 

Selma, bibliothécaire : "Un débat je n'y crois pas, c'est de l'écoute qu'il faut, l'écoute des victimes"

Selma vit et travaille dans le XVIIIe arrondissement de Paris, à Château Rouge. Son père, Algérien, a subi la guerre d'Algérie. Elle se dit "héritière" de cette histoire, et a cherché à comprendre l'origine "des violences policières dans l'Histoire de France" depuis la fin de la Deuxième guerre mondiale. Elle préfère que son nom ne soit pas publié.

Ce qu'elle a pensé des propos de Camélia Jordana : "La réaction du ministre révèle bien qu'il y a un tabou en France, et ce tabou c'est le racisme." 

Son ressenti  : "Le racisme n’a pas disparu. La répétition des morts prouve qu’il y a un système, et cela doit être reconnu. La qualification de crime raciste est extrêmement grave. Malgré les preuves, les images tournées en situation, les insultes racistes continuent à être niées. Si on regarde le nombre de personnes mortes dans les mains des policiers, c’est en majorité des personnes qui ne sont pas blanches. Ce n’est pas concevable de dire qu’en France il y a des citoyens de seconde zone. La France est très traditionaliste, et quand Adèle Haenel parle, quand Aïssa Maïga parle, elles sont tout de suite attaquées. On n’est pas capable de décoder les problèmes et d’écouter les victimes."

Son expérience sur le terrain : "On a tous une histoire liée à cela. Pendant le confinement, j'ai bien vu qu'il y avait une différence de comportement. À Château-Rouge, à Paris, la police a une manière de parler irrespectueuse et des attitudes toujours disproportionnées par rapport à la situation."

Mehdi, agent d'accueil : "Un climat de méfiance s'est installé entre les populations françaises issues de l’immigration et la police".

Mehdi, 23 ans, vit depuis 2015 à Metz. D'origine algérienne, il est né en Suisse mais est Français par droit du sang, sa mère étant née en France. Pour son travail, il doit traverser une place très surveillée par les forces de l'ordre. Il préfère que son nom ne soit pas publié.

Ce qu'il a pensé des propos de Camélia Jordana : "Je suis à 100% d'accord avec elle. Un climat de méfiance s'est installé entre les populations françaises issues de l’immigration et la police."

Son ressenti à lui : "Les personnes racisées sont beaucoup plus sujettes aux contrôles et aux violences que les populations blanches. Ce que je trouve paradoxal, c'est qu'on nous parle d’intégrer ces gens à la société, alors qu'on ne fait que les intimider. Que ce soit le flic ou les militaires de l'opération Sentinelle, je ressens toujours une sorte d'angoisse quand je les croise."

Son expérience sur le terrain : "À Metz, entre chez moi et la salle de concert de l'Arsenal, où je travaille en tant qu'agent d'accueil, se trouve la place de la République. À cet endroit se tient l'un des marchés de Noël de Metz. Avec les récents événements (attentat de Strasbourg) il y a énormément de camions de police. Je suis obligé de passer devant pour me rendre au travail et c'est toujours la même chose : je me fais dévisager méchamment par une trentaine de gorilles armés de fusils. J'ai l'impression qu'on va me plaquer au sol et m'embarquer alors que je vais juste accueillir des retraités qui viennent écouter du Haendel, joué par l'orchestre national de Metz. De plus, le nombre de contrôles que je me prends dépasse l'entendement, alors que tout ce qu'ils trouvent dans mon sac, c'est ma chemise et mon blazer que je ne peux pas porter dehors, par peur de salir ma tenue. Quand je passe en blazer/chemise bordeaux, on me dévisage moins."

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