Violences et bavures policières, racisme, formation "low-cost", suicides, mauvaises conditions de travail... Dans son livre "Flic", paru le 3 septembre, le journaliste Valentin Gendrot raconte son infiltration dans la police pendant deux ans.

Pendant deux ans, Valentin Gendrot a infiltré la police et vécu des situations de racisme, de violences policières mais aussi des manques de moyens et d'effectifs.
Pendant deux ans, Valentin Gendrot a infiltré la police et vécu des situations de racisme, de violences policières mais aussi des manques de moyens et d'effectifs. © AFP / JOEL SAGET

Victimes ou bourreaux ? Héros ou boucs émissaires ?” Ce sont les questions que se pose le journaliste Valentin Gendrot pendant les deux années qu'il passe infiltré dans la police. Dans son livre "Flic, un journaliste a infiltré la police", publié ce jeudi 3 septembre (éd. Goutte d'or), il nous raconte son expérience : violences et bavures, manque de moyens et d’effectifs, suicides d'agents, racisme largement normalisé... Sur un peu plus de 300 pages, on découvre la réalité, souvent mouvementée, du quotidien de la police.

Quel est le profil du journaliste qui a intégré la police ?

Valentin Gendrot est un journaliste pigiste de 29 ans en 2017, lorsqu'il se lance le pari d'intégrer clandestinement la police. Mais il n'en est pas à sa première infiltration. Il s'est déjà fait passer pour un ouvrier sur une chaîne automobile, un vendeur au porte-à-porte, un employé dans un call-center. Il sort alors un premier livre publié sous le pseudonyme de Thomas Morel, intitulé "Les Enchaînés, un an avec des travailleurs précaires et sous-payés" (Ed. Les Arènes, 2017). Mais pour cette fois, il veut voir plus grand. Personne n'a encore infiltré la police et il veut être le premier. "Un défi personnel". Surtout, il veut percer les mystères de ces agents, critiqués et délaissés en même temps. Il veut savoir ce qui se passe vraiment derrière les murs d'un commissariat : les violences policières, les préjugés et comportements racistes, les conditions de travail, les suicides... On en entend parler dans l'actualité, mais où est-ce qu'on en est vraiment. 

Comment s'y est-il pris pour infiltrer les forces de l'ordre ?

L'infiltration de Valentin Gendrot dans la police commence en septembre 2017. Il intègre l'École nationale de police de Saint-Malo sous son vrai nom. Il suit trois mois de formation, avant d'être affecté un an à l'infirmerie psychiatrique de la préfecture de police de Paris. Il parvient ensuite à intégrer comme il le souhaitait le commissariat du 19e arrondissement entre mars et août 2019. 

Pour pouvoir infiltrer la police, le journaliste sera adjoint de sécurité (ADS), "flic contractuel" indique-t-il. Qu'est ce que ça signifie exactement ? C'est le statut le plus bas de l'échelle de la police. C'est une "police low-cost" selon les termes de son instructeur. Pour s'y préparer, la formation est de seulement trois mois. Avec des passages très rapides sur certains points comme les violences conjugales, traitées en seulement trois heures. Au bout des trois mois, une fois dans la rue, "un ADS peut menotter, procéder à une palpation et participer à une interpellation. Mais il ne pourra pas écrire le procès verbal. Ce statut de « flic low cost », formé-en-trois-mois-et-envoyé-sur-le-terrain, n’apparaît nulle part dans les organigrammes officiels de la police nationale" explique Valentin Gendrot. "Sur les 146 000 policiers que compte la France, on dénombre 12 000 de ces flics formés à la va-vite", ajoute-t-il.

Que découvre-t-on dans le livre ?

Violences et racisme. Dans le commissariat du 19e arrondissement, le néo-flic fait face à "une violence verbale et physique d’une minorité de policiers envers ceux qu’ils nomment les ‘bâtards’. Ce sont des jeunes hommes noirs, arabes ou des migrants”. Dès son premier jour au commissariat, Valentin Gendrot est plongé dans cette réalité : un policier frappe un gardé à vue qu'il juge trop bruyant et une femme vient déposer une main courante après des menaces de mort de son mari mais se fait éconduire par un policier. 

Des flics qui se couvrent. Au-delà des faits de racisme et de violences extrêmement dérangeants qu'il relate, l'auteur montre à quel point les policiers se couvrent entre eux. Lorsqu'un agent est accusé de bavure policière par exemple, ce qui choque autant que la violence, c'est le silence de ses collègues. Le journaliste écrit avoir assisté à une de ces bavures, commise par un policier du commissariat du 19e arrondissement. Un jour, sa patrouille est appelée par un voisin se plaignant de jeunes écoutant de la musique en bas d'un immeuble. Le contrôle dégénère quand un des policiers "tapote" la joue d'un adolescent qui provoque alors le fonctionnaire : "Je te prends en un contre un". Le policier met une première "baffe" au jeune homme "puis deux, puis trois, peut-être quatre ou cinq", décrit-il. L'agent "se déchaîne" ensuite à "coups de poings" et d'insultes sur l'adolescent, qui est alors embarqué au commissariat. Les deux portent plainte : le policier pour outrage et menaces, l'adolescent pour violences. Un PV "mensonger" est rédigé pour "charger le gamin et absoudre" le policier, affirme Valentin Gendrot. Il devra lui même incriminer l'adolescent lors d'une enquête interne et couvrira, comme les autres, l'agent en question. 

Des conditions de travail très dures. Dans son journal de bord, le journaliste raconte aussi  les conditions de travail des agents parfois difficiles : manque de moyens et d'effectifs, horaires en décalé, salaires précaires, locaux vétustes, hostilité de la population à leur égard... Conditions qui poussent parfois certains d'entre eux au suicide. Tout au long du récit, l'auteur est donc constamment tiraillé entre abjection et compréhension. "C’est comme ça, dans un commissariat, on est dans une ambiance de vestiaire de foot. Une ambiance virile où les personnes violentes sont tolérées, et rarement recadrées. Parce qu’il faut faire avec les effectifs disponibles. Avec les moyens alloués", peut-on lire.

Comment ont réagi les autorités ?

Après la publication du livre ce jeudi, la préfecture de police de Paris a saisi l’Inspection générale de la police nationale (IGPN), dénonçant des agissements graves. "L’enquête devra également déterminer les raisons pour lesquelles les faits supposés n’ont pas fait l’objet d’un signalement immédiat au procureur", prévient le communiqué.

Vendredi, le Parquet de Paris a à son tour annoncé avoir ouvert une enquête pour identifier "les faits susceptibles de tomber sous le coup d'une qualification pénale". Comme l'enquête administrative demandée par la préfecture de Police, cette enquête judiciaire est confiée aux services de l'IGPN. 

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