La chercheuse Isabelle Collet a repéré deux méthodes adoptées par deux universités qui ont réussi à frôler la parité parmi les étudiants en informatique. Elle en parle dans son livre "Les oubliées du numérique" (éditions Le Passeur).

Selon la fondation Femmes@numérique, les femmes occupent 15% des fonctions techniques dans le secteur du numérique, et 75% des fonctions supports (RH, administratif, marketing)
Selon la fondation Femmes@numérique, les femmes occupent 15% des fonctions techniques dans le secteur du numérique, et 75% des fonctions supports (RH, administratif, marketing) © Getty / Cecilie_Arcurs

Chaque année, une statistique vient confirmer la faible représentation des femmes dans le monde numérique, à tous niveaux. Elles ne sont que 33 % toutes catégories confondues, et occupent essentiellement des fonctions de support dans les entreprises concernées. Cela n'a pas été toujours le cas. C'est ce que révèle le dernier livre d'Isabelle Collet, prix de l'Académie française des sciences morales et politiques, experte des questions de genre et d'éducation. Dans "Les oubliées du numérique", elle rassemble vingt ans de recherche sur le sujet.

Dans les années 80-90, la profession était très féminisée, et elle s'est masculinisée à l'aube des années 2000. "Le numérique est devenu un enjeu stratégique pour le développement des pays. Il y a eu une politique incitative à la formation dans ce secteur. On annonçait des emplois, des carrières et de bons salaires et il semblait que cela concernerait les jeunes hommes. Les garçons ont été les premiers équipés d'ordinateurs, les premiers geeks, il a été acquis que leur seraient dévolus les emplois du nouveau monde numérique".

Assez rapidement, des associations ont essayé de prendre le contrepied de cette tendance, et ont lancé des campagnes d'information, pour inviter les jeunes filles à ne pas se décourager.

Aux États-Unis, plus d'enseignantes et plus d'information sur le système de genre

Isabelle Collet concède qu'"il est arrivé un moment où je ne savais plus quoi dire, car malgré toutes les campagnes pour relever le nombre de femmes dans ces métiers, les choses n'avançaient pas beaucoup. Je n'avais plus d'idée. Je savais dire ce qui ne marchait pas, comme repeindre la science en rose et faire des clips publicitaires où l'on voyait arriver des chercheuses en talons aiguilles, mais je ne voyais plus comment faire avancer les choses."

Jusqu'au jour où elle a repéré deux expériences qui ont su renverser la tendance. L'une en Norvège, l'autre aux États-Unis. 

L'université Carnegie-Mellon, en Pennsylvannie, est passée dès le début des années 2000 de 7 à 40 % d'étudiantes dans ses rangs en informatique. Ils ont repensé le mode de recrutement, se sont ouverts sur la cité et la vie communautaire, embauché plus d’enseignantes et d’assistantes, pour plus de mixité.

Ils ont fait des cours sur le genre, et ont fait comprendre aux jeunes filles pourquoi l'université devait faire cet effort : et pas parce qu'elles étaient une espèce protégée à privilégier.

En Norvège, instaurer d'abord des quotas pour pouvoir s'en passer plus tard

En Norvège, l'université de Trondheim, pour passer à 40  % de femmes parmi les élèves en informatique, a ouvert trente places  supplémentaires réservées aux femmes. Ce quota a été transitoire, car vingt ans après sa mise en œuvre, il n’est plus nécessaire. Isabelle Collet sait bien que les quotas, en général, suscitent de la méfiance, et que l'idée en soi n'est pas tout à fait satisfaisante. Mais en l'occurrence, c'est ce qui a permis de passer un cap. Puis de s'en passer.

En plus de cela, l'université a fait campagne pour expliquer que les compétences techniques n'étaient pas plus utiles ou déterminantes que d'autres pour intégrer les cursus informatiques.

Le big data, gros chantier à venir pour les femmes

Pour l'avenir, Isabelle Collet espère montrer que ces deux exemples peuvent inspirer les politiques éducatives. Elle reste optimiste. Les tentatives de renverser la vapeur pour atteindre plus de mixité sont désormais innombrables. Mais la chercheuse tourne déjà son regard sur ce qui se passe dans le monde des intelligences artificielles, entachées de biais sexistes et racistes.

"Le big data, prévoit d’embaucher plus de 130 000 personnes d’ici fin 2020. Combien de femmes ? Un secteur qui monte en prestige se masculinise : l’intelligence artificielle, dont le Big Data est un moteur, fait partie des secteurs les moins féminisés avec 12 % de femmes", rappelle-t-elle dans son livre.

Elle estime que "certaines professions s'en sortiront mieux que d'autres. Les médecins et les avocats, beaucoup mieux que les assistantes sociales américaines." L'exemple des assistantes sociales américaines montre qu'on a pensé que les machines, les IA conçues par des mâles blancs, seraient plus impartiales dans le traitement des dossiers pour accorder des aides aux pauvres. Or ces IA ne sont pas exemptes de biais, et en les privilégiant, on sous-entend que les assistantes sociales ne pourraient pas être mieux formées pour traiter leur dossier avec plus d'impartialité. De surcroît, les IA priveront les bénéficiaires d'aides d'un lien social précieux.

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