Ancien directeur général de la Santé (2003-2005), William Dab porte un oeil critique sur la gestion de la lutte contre l’épidémie de Covid-19 en France. Cet épidémiologiste ne comprend pas pourquoi quatre semaines après le début du confinement la courbe des contaminations ne soit pas encore sur sa phase descendante.

William Dab, ici en 2003 lorsqu'il était Directeur général de la Santé
William Dab, ici en 2003 lorsqu'il était Directeur général de la Santé © AFP / François Guillot

FRANCE INTER : Qu’est ce qui selon vous fait défaut en France dans la lutte contre l’épidémie ?

WILLIAM DAB : "Quand vous faites la guerre, si vous n'avez pas l'effectif des troupes et des armements en face de vous, vous ne pouvez pas vous battre et ça, nous ne l'avons pas. Pour l'instant, il n'y a que des épidémiologistes britanniques qui ont fait des estimations du nombre de personnes infectées en France. Or, nous avons les compétences pour faire cela. La question est donc de savoir si elles ont été sollicitées et par qui ? 

"Ensuite, il y a des centaines de gens qui se contaminent tous les jours. Pourquoi se contaminent-ils ? C'est absolument essentiel d'avoir la réponse. Et là aussi, on peut avoir des pistes. Alors bien sûr, on ne peut pas investiguer des centaines et des milliers de cas tous les jours. Mais enfin, en épidémiologie, il y a une méthode qui a fait ses preuves, qui est celle du sondage. En fonction des moyens qu'on a, on peut investiguer une personne sur 100 ou une personne sur 200 et essayer de comprendre pourquoi tant de gens se contaminent encore aujourd'hui. Et ce travail n'est pas fait, alors que nous avons les compétences de le faire. Il faut un endroit unique où la cartographie de la pandémie est réunie ou les moyens de lutter contre elle sont discutés et répartis. Je ne dis pas que les gens qui travaillent actuellement travaillent mal. Je dis qu'il n'y a pas de commandant en chef contre cette épidémie. 

"Je n'ai pas entendu que la Direction Générale de la Santé avait reçu le mandat du Président ou du Premier Ministre d'être le général en chef contre l'épidémie. Il y a des comités qui ont été créés. Il y a un centre interministériel de crise. Il y a une mission qui a été confiée à monsieur Castex [NDLR : Jean Castex a été nommé par le gouvernement pour travailler sur des scenarii de déconfinement]. Au final, qui dirige ? Qui fait le plan d'attaque ? Qui répartit les moyens ? Qui fait la logistique ? Pour moi, c'est pas clair. Ce serait logique que ce soit la DGS. Mais je ne vois pas qu'on lui ait donné ce mandat et les moyens qui vont avec clairement.

Quelles conséquences peut avoir cette absence de travail épidémiologique sur le terrain ?

"Plus on retarde le travail de terrain, plus il va falloir prolonger le confinement avec des conséquences qui vont finir par être plus néfastes que ce dont on essaye de se protéger avec ce confinement. 

Je pense que nous ne sommes pas loin de ce moment de bascule où le confinement généralisé va avoir plus d'inconvénients que d'avantages. 

"Mais à ce moment là, on risque de tout perdre parce qu'on risque de perdre le front économique. On risque de perdre le front social et on risque de perdre le front épidémiologique. Il est donc extrêmement important que le travail nécessaire de terrain soit commandé de façon coordonnée, que les moyens dont on a besoin, et qui existent, soient organisés et déployés. Il faut que ce confinement dure le moins longtemps possible. 

Parmi les mesures à prendre en urgence, vous partagez l’avis du conseil scientifique, il faut isoler les malades et les mettre dans des hôtels. Pouvez-vous nous expliquer pourquoi ? 

"Cela fait quand même plusieurs semaines que ce sujet est sur la table. On sait que les Chinois l'ont utilisé. On sait que Madrid l'utilise avec succès. On sait que les hôtels sont vides et on laisse retourner chez eux des gens contagieux, soit qu'ils sortent du cabinet du médecin, soit qu'ils sortent de l'hôpital où ils n'ont plus besoin de soins. Et évidemment, retournant chez eux, ils contaminent d'autres gens. Il faut quand même penser que beaucoup de gens vivent dans des petits appartements. Les enfants sont là, tout le monde est présent. On ne peut pas éviter une contamination. C'est vraisemblablement une des principales sources qui continue d'alimenter le flux des malades. Même si ce flux ralentit, il n'est pas tari. Les hôtels sont vides, encore une fois. C'est quand même pas compliqué à organiser. Mais il y a une sorte de procrastination. Peut-être que personne ne sait qui doit prendre cette décision là et tout le monde se dit que c'est l'autre qui va la prendre. Ça fait des jours que ça dure et rien ne se passe.

"Une autre mesure dont je n'ai pas parlé, mais qui me semble importante : je pense que avec ce confinement qui dure et qui entraîne chez certains réellement un niveau de souffrance qui va devenir problématique, il faut un travail au delà du travail épidémiologique de terrain, un travail social de terrain. D'ailleurs, certaines mairies s'y sont attelées. Il faut que les travailleurs sociaux repèrent les familles qui sont vulnérables et qui ont le plus de difficultés et qu'on voit concrètement comment on peut soulager leur quotidien. C'est ce que je dis quand je dis qu'il faut non seulement un macro-management organisé - et ça, ça fait problème actuellement - mais également, sur le terrain, énormément de micro-management. Il y a des milliers de situations à régler et il faut les régler pour gagner la guerre. On ne gagne pas juste la guerre dans les états majors. On gagne la guerre sur le terrain, sur le terrain sanitaire, sur le terrain social, sur le terrain psychologique et puis le temps va venir du terrain économique. Mais là, pour l'instant, la priorité est évidemment sanitaire".

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