Avec Winnie Madikizela-Mandela, morte lundi à 81 ans, c’est un chapitre de la lutte contre l’apartheid en Afrique du Sud qui se tourne. Celui d’une bataille acharnée menée avec son mari Nelson Mandela… et parfois contre lui.

Winnie Mandela en 1990 à Soweto
Winnie Mandela en 1990 à Soweto © AFP / Alexander Joe

Née  en 1936, Nomzamo Winifred Zanyiwe Madikizela grandit dans un village du  Transkei, un des États communautaires autonomes d’Afrique du Sud. 

Mais  en 1958, en épousant le patron de l’ANC, de 19 ans son aîné, Winnie bascule. Nelson Mandela lui a donné deux filles, qu’elle devra très vite  élever seule. 

"La lutte contre l'apartheid, la Nation venaient d'abord", écrit-elle dans ses mémoires. Dans les faits,après une période de clandestinité, en 1962, celui Nelson Mandela est arrêté. 

Cet homme et cette femme qui ont traversé le temps et l’histoire pour un combat commun, sont très différents

Une véritable combattante

La douce et jeune Winnie des premières années, qui se dit "soulagée" que son mari soit condamné à la prison à perpétuité plutôt que tué, ne ressemble en rien à la Winnie des années 90. 

Issue d’une famille de 11 enfants, fille d’un directeur d’école, elle découvre après l’arrestation de son mari le goût de la bagarre. Suivie, écoutée, persécutée, la jeune femme s’endurcit au fil du temps. Arrêtée à son tour, elle sera mise à l’isolement. Quand elle sort de prison, elle n’est plus la même. Elle devient alors une véritable combattante. 

Dans les années 70, elle est accusée d’avoir provoquée des soulèvements et à nouveau éloignée de la capitale et cette fois-ci, elle est bannie. Nul n’a le droit d’adresser la parole à cette "agitatrice communiste".

Combats violents et armés

Mais rien n’arrête cette femme qui, au nez et à la barbe de ses geôliers, recrute des soldats et les fait entrer dans le pays. La jeune mère de famille élabore une stratégie de combats violents et armés. 

Elle trouve toujours le moyen de contourner les autorités. Elle s’exprime dans les médias, cite son mari et en sous-main mène le combat armé. Petit à petit, elle devient un leader politique.

En 1986, la déclaration de l’état d’urgence fait progresser un peu plus la violence dans le pays. Les noirs manifestent, les policiers répriment dans le sang. Mais il est trop tard pour les militants de l’apartheid, l’ANC est sur le point de l’emporter. Winnie Mandela est de retour et prend sans le dire la tête de l’ANC.

Opposition permanente

Le gouvernement ne sait pas comment réagir face à son opposition permanente. L’ANC en exil lui fait parvenir du matériel, armes et munitions, et elle veille à sa distribution. Toujours sous surveillance, Winnie a appris à déjouer le contrôle de la police. 

Dans l’avion qui l’emmène voir son mari au Cap, Winnie voyage par hasard avec le ministre de la Justice. C’est sans doute ce jour-là que se décide réellement la libération de Nelson Mandela.

Après 27 ans d’emprisonnement, Nelson Mandela est libéré

Après 27 ans d’emprisonnement, en 1990, Nelson Mandela est libéré. Mais Winnie Mandela ne sera pas la douce et passive épouse qu’elle semble être lorsqu’elle tient la main de son mari qui sort de prison. 

Mandela va désormais découvrir la réalité politique de son pays sans le filtre de son épouse, qui faisait le lien entre lui et le monde extérieur.

Lors de son premier discours, Nelson ne la remercie pas : ni elle, ni son travail ne sont salués. Elle n’est plus que "la femme de Mandela". Et Winnie n’existe plus. Pour elle, il n’est pas encore temps de baisser les armes. Rapidement, elle voit son image se dégrader quand Nelson garde celle du sage et noble combattant.

Pendant la période des années 90, c’est la crise au sein de l’ANC. Les violences se poursuivent, et cette communiste convaincue est vue comme intransigeante au sein d'une ANC qui veut réfréner les forces de gauche.  

La chasse aux sorcières

Dans la presse, c’est la chasse aux sorcières contre l’aile gauche de l’ANC. L’image de l’épouse est ternie par des révélations sur ses infidélités. À la suite de cela, les Mandela divorcent.

Elle affirme ensuite clairement son opposition politique aux décisions de son ex-mari et des autres dirigeants de l’ANC. Winnie Mandela, qui parvient encore à mobiliser le peuple, promeut une politique plus sociale.

Winnie s'entoure d'un groupe de jeunes hommes formant sa garde rapprochée, le "Mandela United Football Club" (MUFC), aux méthodes particulièrement  brutales.

En  1991, elle est reconnue coupable de complicité dans l'enlèvement d'un  jeune militant, Stompie Seipei. Elle est condamnée à six ans de prison, une peine ultérieurement commuée en simple amende.

Renvoyée pour insubordination

Députée depuis 1994 et réélue à chaque  élection, elle brille par son absence au Parlement. Elle semble mener grand train mais prend régulièrement la défense des plus pauvres. Nommée vice-ministre de la Culture après les premières élections multiraciales de 1994, Winnie est renvoyée pour insubordination par le gouvernement  de son époux, un an plus tard.

Alors que Mandela devient président, Winnie est écartée et discréditée. Selon différents témoins, l’ANC serait même à l’origine de la réouverture d'une enquête pour meurtre dont Winnie Mandela est accusée.

Il faut politiquement maitriser cette femme que l’ANC juge incontrôlable. Son énergie et sa pugnacité, qui ont servi les dirigeants de l’ANC, sont désormais un problème.

Après la mort de Nelson Mandela, l’Afrique du Sud toujours dirigée par l’ANC ne connait pas la révolution sociale que la population, maintenue dans la misère des années durant, attendait. 

Jusqu'à la fin de sa vie, Winnie Mandela tiendra tête à ce parti dont elle estime qu'il a trahi la cause pour laquelle, tout au long de sa vie, elle s'est battue.

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